« Quand des festivals jazz programment les Gipsy Kings… »

Florent Nisse

Florent Nisse, contrebassiste de jazz au sein notamment de Flash Pig, souhaite que le jazz demeure fidèle à une identité musicale plus marquée.

Comment es-tu devenu contrebassiste de jazz ?

J’ai commencé la contrebasse classique très jeune, à six ans. Ce n’est que vers quinze ans que je me suis tourné vers le jazz, notamment parce que mon professeur à Colmar enseignait les deux disciplines. Mes parents aussi écoutaient du jazz ; ce style m’était donc familier.
Mais à dix-huit ans, je ne me projetais absolument pas comme musicien professionnel. J’ai déménagé à Lyon pour mes études d’ingénieur, et en parallèle j’ai assez rapidement intégré le milieu jazz. La scène lyonnaise est assez dynamique, notamment avec la présence de deux gros pôles d’enseignement avec les départements jazz des conservatoires de Lyon et de Villeurbanne. Quatre ou cinq endroits proposent du jazz tous les soirs. J’ai beaucoup joué pendant ces années. Après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur, je me suis définitivement orienté vers la carrière de musicien, et suis entré dans la classe de jazz du CNSM de Paris.

Flash Pig s’est monté sur les bancs du Conservatoire de Paris. Que retiens-tu de ton passage entre ces murs ?

J’y ai en effet rencontré les frères Adrien et Maxime Sanchez ; j’ai en revanche croisé Gautier Garrigue lors de jam sessions dès mon arrivée à Paris ; les jumeaux le connaissaient avant. Du conservatoire, outre la création de Flash Pig, je retiens de belles rencontres en général ; c’est la raison qui m’avait poussé à passer le concours. Après avoir beaucoup fréquenté les clubs lyonnais, j’avais besoin de sortir un peu de ce cercle pour jouer avec d’autres personnes. C’est la clé je crois pour tout jazzman : développer son intelligence musicale, son sens de l’écoute, en se confrontant à d’autres sensibilités. C’est ce qui fait l’expérience et la capacité à s’adapter. C’est en tout cas ce que j’ai appris au contact de la génération de nos profs.

Cependant, malgré tes collaborations aussi nombreuses que diverses, Flash Pig occupe une place centrale…

Tout à fait, car c’est peut-être mon projet le plus personnel actuellement. Le groupe s’est formé en 2008, et le répertoire s’est monté de manière très fluide. Si je devais citer mes 30 disques préférés, je suis certain que nous en avons tous les 4 au moins 20 en commun. Ces connivences esthétiques très fortes ont bâti un terrain très favorable à notre collaboration.

Quelles sont ces références ?

Les quartets européen et américain de Keith Jarrett du début de sa carrière, son trio également. Paul Motian, pas mal d’artistes signés par ECM finalement…mais aussi Wayne Shorter par exemple, ou pour citer des références plus récentes : The Bad Plus, qui réussit le tour de force d’imposer auprès d’un large public une musique très exigeante et plus complexe qu’elle ne pourrait sembler au premier abord, grâce à un marketing moderne qui convoque les codes esthétiques des hipsters. Or ces musiciens proposent un jazz assez extrémiste, hérité des papes de la scène free, comme Ornette Coleman à qui ils ont rendu brillamment hommage au dernier festival de la Villette.

Est-ce une trahison vis-à-vis de la musique de vouloir ainsi coller à une tendance marketing ?

Non, c’est intelligent de savoir en jouer sur un visuel ; à plus forte raison si cela amène plus de gens à la musique elle-même. Il est dommage en revanche de se détourner de la musique de son essence. Quand des festivals estampillés « jazz » programment les Gipsy Kings ou Ben l’Oncle Soul, on égare le public, et c’est dommage. N’y voyez évidemment aucun jugement de valeur sur ces musiciens, plutôt une interrogation sur la meilleure façon de défendre le jazz aujourd’hui.

Débat intéressant…comment élargir le public du jazz ?

Je ne sais pas si une solution miracle existe, mais il me semble en tout cas malsain d’en faire une obsession au risque de tuer la diversité. Tous les événements jazz aujourd’hui ont une volonté de s’agrandir, d’élargir les frontières du jazz… mais le théâtre antique de Vienne, par exemple, a une jauge de 7 000 personnes ! Alors la seule solution pour le remplir, c’est d’aller piocher dans d’autres répertoires, plus populaires. Peut-être vaudrait-il mieux viser des jauges plus raisonnables, et rester fidèle à une identité musicale plus marquée.

Le jazz ne serait pas une musique populaire ?

Le jazz a son public, mais il ne faut pas le tromper sur la marchandise. Reid Anderson - contrebassiste du trio The Bad Plus que j’ai eu la chance de rencontrer - revendique comme influence n°1 Charlie Haden, tout en plaisantant : « si tu aimes sa musique, tu ne seras jamais à la mode ! ».  Ne pas chercher à être à la mode… c’est peut-être ça, la solution ? (rires)
Blague à part, encourager la diversité des propositions artistiques me semble être une piste à creuser. Je regrette qu’il n’y ait pas plus de première partie dans les festivals, ce qui pourrait donner de la visibilité à de jeunes artistes. Au lieu de ça, on préfère plutôt programmer des doubles affiches, plus lucratives évidemment.

Pour conclure, quelques mots sur l’actualité de Flash Pig ?

Nous sortons prochainement notre second album, au mois de mai ! Pour célébrer l'événement, nous avons convié quelques invités avec qui nous partageons la scène régulièrement : Manu Codjia, Pierre de Bethmann et Émile Parisien. Rendez-vous au studio de l’Ermitage le 8 juin, pour le concert de sortie !

— Hannelore Guittet

Le 17 Février 2016 par Hannelore Guittet