Passé recomposé

Malgré la baisse constante des ventes de disques, de nouvelles versions des fleurons du passé ne cessent d’être enregistrées. Car la musique dite « classique » demeure une musique d’interprète.

Une question revient souvent dans les conversations lorsque l’on évoque un projet discographique de musique classique. Quel sens cela a-t-il d’enregistrer une énième fois une œuvre déjà gravée une vingtaine de fois ces dernières années et dont plusieurs versions font déjà date comme des références incontournables qui ont inspiré plusieurs générations de jeunes musiciens ? Seule la musique classique (en mettant de côté la musique contemporaine) - musique écrite par excellence - impose ce dilemme aux consciences des interprètes d’aujourd’hui. Le jazz, les musiques actuelles, la pop, les musiques du monde, ne souffrent évidemment pas de ce questionnement dans la mesure où les musiciens sont créateurs avant d’être interprètes.

Déphasé, Karajan ?


Difficile d’arriver trente ans après la bataille… Lourd héritage à porter que celui de ces disques mythiques qui ont fait notre éducation et forcent l’admiration, comme ceux de Horowitz, Oïstrakh, Menuhin, Heifetz, Leonhardt, Harnoncourt, Karajan, Callas, Rostropovitch, Giulini, Böhm, Klemperer, etc. Pourtant, malgré l’attachement affectif que l’on peut vouer à ces disques, et le plaisir sincère que l’on peut avoir à les (ré)écouter, certains d’entre eux ont « mal vieilli », si l’on en juge par les critères esthétiques qui prévalent aujourd’hui. Et il ne s’agit pas tant de jeter un pavé dans la mare que d’énoncer tout haut un secret de polichinelle. Pour prendre un exemple parmi tant d’autres, le parti pris d’un Karajan dans une Passion de Bach n’est pas du tout en phase avec le goût actuel hérité des recherches musicologiques qui ont bouleversé l’interprétation du répertoire baroque depuis les années 70, dans une quête revendiquée d’authenticité historique.

Démarche personnelle

Fer de lance de ce renouveau, le chef d’orchestre Nikolaus Harnoncourt s’est néanmoins toujours méfié d’une authenticité parfois trop arrogante. « J’ai toujours détesté le mot authenticité parce qu’il est dangereux. La musique de musée ne m’intéresse pas, je n’ai pas l’intention d’organiser des visites guidées ». Quoi qu’il en soit, le constat est évident : on ne joue pas aujourd’hui comme il y a quarante ans, ou même vingt ans. Cela suffit-il à légitimer le réenregistrement du « grand répertoire », tous les vingt ans, en guise de legs aux générations futures ? En d’autres termes, les disques d’aujourd’hui valent-ils les traités d’hier ?
Et si l’on prenait le problème à l’envers : faut-il absolument s’armer d’un solide argumentaire historico-artistique pour légitimer un projet discographique ? Ne soyons pas naïfs : la grande majorité des enregistrements s’inscrivent non pas dans une démarche œcuménique, mais bien évidemment personnelle. Et heureusement ! Quelle pression sinon sur les épaules d’un jeune pianiste qui voudrait enregistrer les Variations Goldberg !

Comme une photographie

Un disque n’est autre que l’aboutissement d’un travail personnel, à une période donnée de sa vie d’interprète, comme un témoignage, un souvenir, une photographie - que l’on déchirera éventuellement quelques années plus tard -, qui jaunit, inévitablement…  Alors, parfois on efface tout, et on recommence : Glenn Gould enregistra deux fois les Variations Goldberg : en 1955 et  1981 ; Herbert von Karajan gravera quatre fois l’intégrale des symphonies de Beethoven entre 1954 et 1983 (une fois par décennie !)… Un disque a donc avant tout une dimension personnelle, ce qui n’interdit pas pour autant celle du partage : c’est le moteur de toute passion. Mais c’est l’histoire, le temps, qui sera juge de l’empreinte que laissera tel ou tel disque dans les mémoires.

Quête du Graal

Ce questionnement n’est cependant pas uniquement imputable à une quête de sens et de légitimité par révérence complexée aux grands interprètes du passé. Jusqu’au milieu des années quatre-vingts, plusieurs générations d’artistes ont pu s’affranchir de ce dilemme parce qu’il n’avait pas vraiment lieu d’être, tout simplement. Ceci s’explique notamment par la révolution technologique du CD, inventé en 1978 et commercialisé à partir de 1982 : support révolutionnaire, peu encombrant et beaucoup moins fragile, il devient très rapidement incontournable. Les esprits étaient ainsi plutôt tournés vers le futur que vers le passé : les producteurs se sont approprié ce nouveau support, quitte à réenregistrer des œuvres déjà disponibles au vinyle. La numérisation des bandes analogiques est venue un peu plus tard.
En outre, le marché n’était pas encore à ce point saturé d’interprétations différentes ; les majors couraient toujours après les « versions de référence », sorte de quête du Graal de la musique écrite enregistrée.  Le renouveau de l’interprétation baroque avait passé le cap de ses premiers balbutiements ; toute une frange du répertoire de « musique classique » s’ouvrait, pas encore enregistré. Certaines œuvres avaient déjà été beaucoup enregistrées, bien sûr : par exemple, une bonne cinquantaine des intégrales des symphonies de Beethoven étaient disponibles dans les bacs. Mais l’économie florissante de l’industrie discographique n’était pas propice aux dilemmes existentiels. On enregistrait, voilà tout.

Préhistoire

Retour vers le futur - 2015 -, trente ans plus tard. Les disques ne se vendent plus. Et ce n’est pas tant la faute d’un manque d’originalité éditoriale ou d'une perte de sens de la démarche d’enregistrement en elle-même, que la conséquence du développement d’Internet et le bouleversement des mœurs que cela a provoqué. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont - à quelques rares exceptions qui confirment la règle - jamais acheté de disques. Débourser 15 euros pour un album ne leur viendrait pas à l’esprit. Le sujet est plus que jamais d’actualité, les enjeux de la culture et du numérique sont largement commentés dans les médias.
Malgré ce constat, la « musique classique » est et restera une musique d’interprète… Ainsi, ne négligeons pas le plaisir du public de pouvoir (ré)écouter chez soi les interprètes qu’il peut entendre en concert.
Nous en sommes encore à la préhistoire de l’enregistrement : les artistes qui approchent de la retraite aujourd’hui remplaceront rapidement, pour les futures générations, les légendes qu’étaient pour nous les grands virtuoses du milieu du siècle dernier…

 

 

 

 

— Hannelore Guittet

Crédit Photo :

A la Une : jpellgen (CC BY-NC-ND 2.0)

Hifi Karajan : Piano Piano ! (CC BY 2.0)

Le 8 Mai 2016 par Hannelore Guittet

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