Opéra ouf

Déconcertant, exubérant, envoûtant, le film-opéra River of Fundament de Matthew Barney et Jonathan Bepler déroule sur six heures une folie contagieuse…

©Hugo Glendinning

Vendredi 24 octobre, vers 20h, à la Cité de la musique. Drôle d’ambiance dans le hall. Une foule de spectateurs digèrent le premier acte de River of Fundament, le film-opéra de Matthew Barney et Jonathan Bepler, présenté dans le cadre du festival d’Automne à Paris. Ce n’est pas le public traditionnel de la saison classique qui s’est déplacé à la Villette ce soir. Les gens sont plus jeunes, les hipsters sont venus en masse ; on croise quelques personnalités du monde du cinéma. Beaucoup mangent un sandwich, en prévision de la suite de la soirée qui est loin d’être finie : l’œuvre dure six heures, si l’on compte les deux entractes.

 « Pas préparés »

Certains s’en vont déjà, mais ce n’est pas nécessairement une marque de désapprobation, comme en témoigne Mathilde, une ouvreuse : « Plusieurs personnes ont quitté la salle en confessant qu’elles n’étaient pas préparées à une telle expérience. Certaines étaient fatiguées et regrettaient de ne pas être venues dans les bonnes dispositions pour recevoir une œuvre si dense, si forte ».
River of Fundament
relève en effet plus de l’expérience sensorielle que d’un objet artistique hybride à la double étiquette de film-opéra. On pourra bien sûr en raconter le pitch en quelques lignes. Matthew Barney s’inspire librement du roman Ancient Evenings de Norman Mailer pour catapulter le mythe égyptien d’Isis et Osiris1 dans une relecture contemporaine ayant pour décor une Amérique urbaine, et pour B.O une parfaite synthèse de musiques estampillées US : de l’opéra classique au jazz en passant par la soul, le funk, le blues ou encore le pow-wow amérindien.

Beauté formelle

Les trois actes de l’opéra s’articulent autour d’une veillée funèbre pour l’écrivain Norman Mailer, dont on relate ensuite la succession de ses réincarnations en voitures, et pas des moindres : une Chrysler Imperial 1967, une Pontiac Firebird Trans Am 1979, et enfin une Ford Crown Victoria Police Interceptor 2001 ! Les connaisseurs apprécieront…
Voilà pour les grandes lignes. Pour le reste - soyons honnête - ça fourmille tellement de références, qu’à moins d’avoir lu le roman de Mailer la semaine dernière, d’avoir révisé ses cours de 6e de civilisation égyptienne et appris par cœur le trombinoscope des grands pontes de la scène littéraire new-yorkaise des cinquante dernières années2, on se raccroche plus à son ressenti qu’à ce que l’on a réellement (ou pas) compris.
Et c’est ce qui fait la force de l’œuvre : tout est beau. Les images sont magnifiquement montées, la photo est sublime, la musique - et par extension la bande son - nous happe totalement. Le mixage multicanal est véritablement envoûtant ; la projection dans une salle telle que la Cité de la musique prend d’ailleurs ici tout son sens pour rendre justice à ce travail de spatialisation sonore qui fait partie intégrante de l’œuvre. La maîtrise technique de l’écriture est en tout point impressionnante.

Spectateurs figés

Bien sûr, il y a parfois des moments où l’on décroche un peu. Matthew Barney et Jonathan Bepler réussissent néanmoins le tour de force d’amener le public à un éveil des sens. La violence et le côté très cru de certaines scènes y participent évidemment. Il y a un rapport organique et charnel à la matière qui crève l’écran. La dramaturgie est ainsi finalement presque relayée au second plan, le public en sortant n’ayant de mots que pour son « vécu » de la soirée. On n’a pas « vu » un film ni « écouté » un opéra ce soir ; on a « vécu » une expérience en compagnie de quelques happy few…
Mathilde nous racontera que l’équipe d’ouvreurs a eu du mal à évacuer la salle une fois le spectacle fini, tant certains spectateurs, figés dans un silence recueilli et tout absorbés par ce qu’ils venaient de vivre, ne parvenaient pas à quitter leur fauteuil.

 

 

— Hannelore Guittet

  1. Maître des ressources et des éléments, inventeur de l’agriculture et de la religion, Osiris gouverne la terre d’Égypte avec sa sœur Isis pour épouse. Son frère Seth le tue, le démembre et monte sur le trône avec sa sœur Nephthys, introduisant violence et chaos. Isis utilise ses pouvoirs pour retrouver le corps d’Osiris. Elle le découvre à Abydos où - d’après les peintures des murs du temple - elle le ressuscite pour concevoir un fils et se change en épervier pour recevoir sa semence. De cette union naît Horus, à tête de faucon.
  2. Salman Rushdie, Liz Smith, Dick Cavette, Lawrence Weiner et Larry Holmes participent à la veillée funèbre de Norman Mailer dans le film.

Crédit Photo à la Une : ©Ivano Gasso

Le 28 Octobre 2014 par Hannelore Guittet

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