Nous tenons à faire confiance aux artistes

Maud Bour et Astrid Moors, respectivement responsables du développement des publics et des actions musicales, et de la communication, au Festival d’Ile de France, soulignent l’ancrage local du festival, soutenu par l’animation culturelle et l’éclectisme.

Maud Bour et Astrid Moors © Olivier Hoffschir

30 concerts, 25 lieux, 6 semaines, 30 000 spectateurs… quel est le plus gros challenge du Festival d’Ile de France ?

Maud : Il y en a plusieurs : de logistique, de communication, de production, mais disons qu’un des principaux défis du festival est l’implantation locale des concerts.
Nous sillonnons véritablement toute la région Île-de-France. A l’exception de quelques gros pôles urbains, notre mission est ainsi de toucher un public divers, et très large. Nous faisons une grosse prospection géographique, de terrain, pour démarcher les municipalités et aller à la découverte de nouveaux lieux de concerts. Chaque année, 30 à 50% des lieux de concerts sont ainsi renouvelés. Nos partenaires sont donc très différents : ça peut être le curé de la paroisse, l’association de sauvegarde du patrimoine local et le tissu associatif local en général, le maire, le directeur des affaires culturelles, etc. On s’adapte à chaque situation et chaque territoire avec une communication et des actions particulières pour chaque projet.

Astrid : le côté itinérant du Festival est en effet un défi, mais c’est aussi ce qui fait en grande partie son charme et son originalité. Lorsque les lieux ne sont pas accessibles en transports en commun, des navettes sont mises en place systématiquement. Il y a une réelle volonté d’ouverture et d’accessibilité et, au-delà des concerts, de partager les activités du Festival avec ceux qui n’ont pas pu s'y rendre, grâce à des retransmissions avec nos partenaires médias.

Le Festival a une programmation très éclectique… est-ce que le décloisonnement fonctionne au niveau du public ?

Maud : nous sommes à l’origine un festival de musique classique. Aujourd’hui, ce public nous suit, et vient par exemple à la Gaîté Lyrique pour des concerts de musiques actuelles. Il y a un réel mélange, on le voit clairement dans les prises d’abonnements. Notre public est très varié tant en terme d’âge que de goûts musicaux.

Au-delà des concerts, toute votre équipe travaille également sur de nombreuses actions culturelles, et pas uniquement de musique…

Maud : en effet, il y aura ainsi une cinquantaine d’actions cette année, qui toucheront plus de 4000 personnes. Ces actions prennent des formes très diverses, à proximité des lieux des concerts : des conférences, des ateliers à destination des amateurs,  des actions pluridisciplinaires de sensibilisation scolaires en lycée, ou encore des tables rondes avec les artistes pour décliner la thématique du Festival, en l’occurrence « Tabous et interdits », pour l’édition 2014. Nous souhaitons ainsi montrer que la musique s’intègre dans des mouvances politiques, économiques, sociétales, et organisons ces débats en partenariat avec des institutions telles que Sciences Po ou les Archives Nationales. Ces débats drainent un public pas nécessairement mélomane, dont 50% n’était jamais venu au festival auparavant. Nous aurons ainsi cette année trois tables rondes sur le tabou, la censure, et l’engagement des femmes artistes. La programmation de cette édition mêle le maloya1, le rebetiko2 - qui sont des chants populaires de contestation -, mais également du punk, du rock garage… bref, des courants musicaux qui sont propices à ce type de discussions ouvertes. Les artistes participent à ces tables rondes sur la base du volontariat, et s’y prêtent volontiers.

Ces actions culturelles ne touchent donc pas uniquement le jeune public ?

Maud : absolument, même si nous mettons également en place des ateliers pédagogiques de pratique instrumentale en partenariat avec des écoles de musique. Nous aurons par exemple une initiation aux percussions traditionnelles iraniennes - avec Madjid Khaladj3 à l’école de musique de Fontainebleau - et aux percussions réunionnaises - avec Jean-Didier Hoareau4 à Noisiel. Mais l’idée de ces actions est véritablement de donner du sens à l’ancrage territorial du festival, en s’adressant à toutes les tranches d’âge. Parmi les nouveautés de l’édition 2014, nous avons mis en place des rencontres d’après-concerts ainsi que des accueils en musique, avec des groupes amateurs qui animeront les périodes d’avant-concert ou feront par exemple des déambulations sur les marchés.

Quelques mots enfin sur un des axes majeurs du Festival : la création. C’est toujours un risque pour un festival de s’aventurer sur ce terrain-là ?

Astrid : il y a effectivement une part de risque, mais c’est une dimension incontournable pour un festival d’une telle envergure. Nous tenons à faire confiance à des artistes. Et certains en sont d’ailleurs très reconnaissants, comme Yom5 par exemple qui n’a de cesse de saluer la confiance que lui a accordée Olivier Delsalle - notre directeur - pour lui avoir laissé le champ libre sur sa création « Le Silence de l’Exode », en 2012. C’est une grande fierté pour nous de voir que certaines créations perdurent, comme « Le Silence de l’Exode » donc ou encore « Alice au Pays des Merveilles », avec Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf, dont l’album va sortir prochainement, et qui sera repris à la Philharmonie de Paris.

— Hannelore Guittet

1. Héritier du chant des esclaves, le maloya est l'un des deux genres musicaux majeurs de la Réunion

2. Le rebetiko est une forme de musique populaire grecque apparue dans les années 1920

3. Percussionniste franco-iranien, spécialiste du Tombak.

4. Percussionniste réunionnais, spécialiste du maloya.

5. Clarinettiste klezmer français

 

Le 4 Septembre 2014 par Hannelore Guittet

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