« Ma musique est un déroulement ressenti »

Sergio Menozzi

À l’occasion de la création de son quatuor à cordes "Sept Aphorismes" le 24 avril, Sergio Menozzi évoque la genèse d’une écriture qu’il qualifie de « rythmique ».

Comment avez-vous réagi à la proposition du CIMCL(1) de composer une œuvre pour ce concours ?

Pour moi, le quatuor à cordes incarne l’une des formes les plus parfaites de la musique. Depuis plusieurs dizaines d’années, je me disais que je devais en écrire un, sans oser me lancer. Cette proposition, c’était l’occasion. Je ne l’aurais peut-être jamais fait sinon ; d’autant plus que ce n’était finalement pas si douloureux que ça…

Comment avez-vous pensé la construction de votre quatuor ? Pourquoi avez-vous choisi de composer sept mouvements plutôt qu’une forme sonate plus traditionnelle (quatre mouvements) ?

Les organisateurs du concours m’ont demandé de structurer l’œuvre de cette façon. Il y avait tout d’abord un temps défini - autour de huit à dix minutes - et ils souhaitaient des mouvements courts pour avoir différents caractères. Ça n’a pas du tout été une contrainte, bien au contraire, car cette approche cadre avec l’importance que j’accorde au caractère dans la musique. Je pense que même si on ne me l’avait pas demandé, j’aurais fait quelque chose dans cet ordre-là. D’autant plus que je suis un grand admirateur de Kurtág - un des plus grands compositeurs encore vivants à mes yeux - qui n’écrit que des formes brèves.

Reconnaissez des influences dans votre musique ?

Oui, dans toutes mes œuvres, même si elles ne se ressemblent pas. Je pense avoir naturellement des références - souvent inconscientes - de grands compositeurs de toutes les époques - de Haydn, Beethoven, Bach, Mahler - et surtout de la dernière École de Vienne, avec Schoenberg, Weber, etc. Mais souvent, les compositeurs qui m’ont le plus marqué sont ceux qui s’entendent le moins dans ma musique. On aurait du mal à dire que mes œuvres ont quelque chose à voir avec Zimmermann. Je ne suis pas un compositeur qui souhaite rompre avec le passé. Ça se voit dans mon écriture. Au contraire, je veux prendre tout l’héritage que j’ai.

Comment avez-vous procédé à la composition de Sept Aphorismes ?

J’ai composé assez rapidement ; cela m’a pris peut-être deux mois. J’imagine toujours avant de commencer à écrire. Parfois, en écrivant, ma création prend une autre direction ; elle « dérape » et se concrétise différemment, mais j’aime bien travailler comme cela.

On remarque souvent dans votre partition une absence de métrique. Comment envisagez-vous la notion de liberté entre l’absence de métrique et les modes de jeu que vous indiquez avec beaucoup de précision ?

C’est ma façon d’écrire la métrique ; je n’en suis pas ennemi. Pour moi, c’est la différence qui existe entre le rythme et le mètre, c’est une écriture rythmique plus que métrique. Mais le rythme est très important. Le mètre c’est autre chose ; le rythme est plus fin que le mètre. Ma musique est un déroulement qui n’est pas calculé, mais ressenti. On fait beaucoup d’erreurs comme ça avec les musiques du passé parce qu’on les lit avec un système de décodage d’aujourd’hui qui n’est pas adapté. La musique est beaucoup plus compliquée que ce que l’on écrit ; il faut voir beaucoup plus loin que le rythme et la métrique quand on interprète une partition du passé. Plus important que le texte est l’idée qui a donné le texte. C’est pour cela que la composition et l’interprétation sont la même chose selon moi. Si on n’a pas compris l’idée du compositeur, il a beau avoir écrit, cela ne suffit pas. Donc, si on essaie de jouer dans la perfection, on détruit.

Pouvez-vous nous parler du choix des titres de chacun des mouvements ?

Dans le cas du premier mouvement « Préface », j’ai introduit les éléments qui ont ensuite servi à construire les autres mouvements. Mais au départ, le titre fait référence à celui de l’œuvre : l’aphorisme étant une forme littéraire. « Préface » est plutôt une référence à la littérature. De même que le dernier mouvement « Élégie » est une référence à l’élégie littéraire. Ce n’est pas un mouvement funèbre, c’est plutôt une élégie au regret d’un amour impossible. Je ne le sens pas tragique, mais je suis ouvert à toute interprétation ; c’est pourquoi je n’ai pas mis d’indications de caractère comme Funesto

Justement, les autres titres n’indiquent-ils pas le caractère du mouvement ?

Effectivement, « Direct » et « Grave » sont des caractères. D’ailleurs, j’ai même précisé « forme de passacaille » pour le 2e mouvement. Quant à « Grave », cela sous-entend sans ornementation, sans maquillage.

Que pensez-vous de votre expérience du quatuor ? Allez-vous la reproduire maintenant que vous avez réussi à passer le cap ?

Oui, je pense… En tout cas, j’ai envie d’en faire d’autres.

Est-ce vraiment différent du quatuor avec chœur d’enfants, Canut toi-même, que vous avez déjà composé ?

Non, c’était vraiment de la musique pour enfants. Pas pour des maîtrises mais des enfants d’écoles primaires. Donc, c’était plus dans un esprit de chanson populaire. Cela n’a rien à voir avec une écriture comme celle-là. En outre, la présence de ce chœur d’enfants m’a sans doute déstressé : j’avais moins la référence à toutes les œuvres du passé. On n’est pas obligé d’écrire que des chefs-d’œuvre…

— Michael Baconnier, Florine Caspar, Deborah Devouassoud, Suzana Fontagne, Marie Renaudin

1- Concours international de musique de chambre de Lyon.

Le 16 Avril 2015 par Michael Baconnier, Florine Caspar, Deborah Devouassoud, Suzana Fontagne, Marie Renaudin

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