Le Québec conserve ses conservatoires

Dans la Belle Province, une forte mobilisation a permis de préserver le maillage régional indispensable à la formation précoce des musiciens.

En 2013, le conservatoire régional d’Aubervilliers fut privé de 29,5 % de sa subvention annuelle - soit 132 000 euros -, mettant ainsi sa survie en péril. La situation fut dénoncée : une pétition et une grève des professeurs, soutenue par les parents et les élèves, permirent alors le rétablissement de la subvention par le ministère. Cet épisode ressemble - à petite échelle - à ce qui a fait l’actualité au Québec au cours du mois de septembre dernier, alors que cinq conservatoires musicaux sur sept étaient menacés de fermeture, tel que l’a relaté France Musique1.

Accompagnement personnalisé

C’est avec un immense soulagement que, le 1er octobre dernier, le milieu culturel québécois a accueilli la décision de la ministre de la Culture, Hélène David, de maintenir intact le réseau des neuf établissements du conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec2.
Fondée en 1942 par le chef d’orchestre Wilfrid Pelletier, cette grande institution nationale - calquée sur le modèle des conservatoires français - est unique en Amérique du Nord. Elle participe grandement à la spécificité culturelle québécoise et à la vitalité de la musique classique sur l'ensemble de l’immense territoire. Cette école spécialisée de haut niveau permet une formation de grande qualité dès le plus jeune âge jusqu'à l’âge adulte, avec un accompagnement personnalisé pour chaque élève : un élément essentiel pour la maîtrise d'un instrument.

Ex-étudiants illustres

Le conservatoire de musique du Québec a, depuis plus de soixante-dix ans, formé des milliers de musiciens. Nombre d’entre eux sont devenus professionnels et participent aujourd’hui au rayonnement de la musique classique au Canada et ailleurs dans le monde. On reconnaîtra notamment parmi ses anciens étudiants reconnus internationalement : Oscar Peterson, Marie-Nicole Lemieux3, Yannick Nézet-Séguin4, Karina Gauvin, etc. C'est un jalon incontournable de la vie culturelle québécoise fortement ancré dans les communautés.

Plan de redressement

Les établissements régionaux agissent avec peu de moyens5, comme de véritables phares en diffusant la musique partout, sur tout le territoire, pas seulement dans les grands centres. De plus, ils sont un vivier important d’où proviennent les étudiants des conservatoires de Montréal et de la ville de Québec, ainsi que des différentes facultés universitaires de musique.
Or, en 2007, il fut décidé de sortir l’institution du giron du ministère de la Culture du Québec et d’en faire une corporation indépendante, gouvernée par un conseil d’administration et un directeur général. Depuis, le déficit croit d’année en année ; il atteint aujourd’hui quatorze millions de dollars canadiens6. Pour cette raison, les administrateurs ont soumis, le 30 septembre dernier, un plan de redressement suggérant ainsi de fermer les portes des cinq établissements musicaux régionaux et de préserver ceux de Montréal et de la ville de Québec. Cette proposition a reçu une fin de non-recevoir par la ministre7.

Réactions passionnées

Le rapport ayant fait l’objet de fuites - volontaires ou non - avant sa sortie, les réactions et manifestations contre cette fermeture furent nombreuses et passionnées. Face à cette mort annoncée de la musique classique hors des grands centres et à ce recul culturel, beaucoup de musiciens ont vivement protesté et ont souligné l’importance de la décentralisation de l’enseignement musical. Une grève fut organisée par les étudiants du conservatoire de Montréal, appuyée par leurs collègues de la faculté de musique de l’université de Montréal. Des concerts furent donnés sur la place publique en guise de manifestation, à Québec devant l’Assemblée Nationale et à Montréal devant la place des Arts. Plusieurs lettres furent publiées par les journaux nationaux.

Karina Gauvin s’engage

Dans une lettre publiée par le quotidien montréalais  Le Devoir8, la soprano Karina Gauvin s’exprime ainsi dans un vibrant hommage :  
« Chaque année, je sillonne la planète comme bon nombre de mes collègues musiciens pour faire ce que j’aime le plus au monde : chanter et faire de la musique. J’ai chanté sur les plus grandes scènes, que ce soit au Concertgebouw à Amsterdam, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, au Carnegie Hall à New York ou, plus récemment, au Glyndebourne Opera Festival en Angleterre. Mais, pour ainsi parcourir le monde et gagner ma vie, il a fallu que je reçoive une base solide, une formation de qualité. Cette formation, je l’ai reçue auprès des professeurs du conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. D’où viendront les musiciens de demain ? Val d’Or, Rimouski, Trois-Rivières ? Vous êtes aussi bien placés que moi pour savoir que le talent ne choisit pas là où il naîtra. »

Risque d’expatriation

L’éditorialiste de La Presse, Nathalie Petrowski9, a soutenu les propos de Karina Gauvin : « Je vous rappelle qu'un musicien, qu'il soit violoniste, pianiste ou clarinettiste, se forme entre l'âge de huit et quinze ans. S'il vit à Rimouski ou à Val-d'Or - où les deux conservatoires pourraient fermer leurs portes -, il ne trouvera nulle part près de chez lui une formation de qualité et à moindre coût. Il n'aura alors d'autre choix que de s'expatrier ou de renoncer à développer son talent


Or ce n’est pas d’hier que l’institution subit des compressions budgétaires. Sous-financés depuis de nombreuses années, les conservatoires sont sans cesse menacés de mettre fin à leurs activités au gré des changements de gouvernements.
En période d’austérité budgétaire, il semble que plus que jamais les citoyens doivent se battre pour porter haut le flambeau de la culture et que le combat n’est pas gagné d’avance. 

 

— Charles-Etienne Marchand

1. http://www.francemusique.fr/actu-musicale/quebec-cinq-conservatoires-en-peril-45789.

2. Deux conservatoires d’art dramatique (Montréal et Québec) et sept conservatoires de musique (Montréal, Québec, Trois-Rivières, Saguenay, Gatineau, Rimouski, Val d’Or).

3. Voir son interview dans La Presse, Montréal, le 20 septembre 2014 http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/education/201409/19/01-4801948-fin-des-conservatoires-une-petite-mort-interieure-pour-marie-nicole-lemieux.php

4. Texte cosigné par Yannick Nézet-Séguin, Le Devoir, 18 septembre 2014,  http://www.ledevoir.com/culture/musique/418735/il-faut-sauver-les-conservatoires.

5. Trois millions de dollars canadiens, soit environ 2,1 millions d’euros pour les cinq établissements régionaux. Source : Le Soleil, Québec, le 17 septembre 2014, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/education/201409/17/01-4801244-conservatoires-de-musique-et-dart-dramatique-les-regions-ecopent.php 

6. Soit environ dix millions d’euros. Source : La Presse, Montréal, le 3 octobre 2014. http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/education/201410/02/01-4805875-administration-du-conservatoire-david-saccorde-un-temps-de-reflexion.php

7. Le directeur général et le président du conseil d’administration de la corporation ont depuis remis leur démission.

8. Einstein jouait du violon, Karina Gauvin, Le Devoir, Montréal, 20 septembre 2014.
www.ledevoir.com/culture/musique/418985/fermeture-des-conservatoires-einstein-jouait-du-violon.

9. La catastrophe des conservatoires, Natalie Petrowski, La Presse, Montréal, le 24 septembre 2014.

 

 

 

Le 21 Octobre 2014 par Charles-Etienne Marchand

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