Le passage des miracles

Flûtiste spécialiste de musique ancienne, Carine Moretton multiplie les séjours en Afghanistan pour y jouer avec des formations locales. Ensemble, elles jettent des passerelles entre deux pans d’un patrimoine millénaire.

Carine MorettonSes yeux brillent à l’évocation de sa première rencontre avec l’Afghanistan. En 2003, Carine Moretton a vingt-trois ans lorsqu’elle se rend à Kaboul pour le concert inaugural de l’antenne locale de la radio RFI, organisé à l’Institut français.

Ferveur

Flûtiste spécialiste de la musique du Moyen Âge et de la Renaissance, elle joue également de la cornemuse, qu’elle a emmenée dans ses valises. Partageant la scène avec des musiciens afghans, elle nous raconte : « J’ai commencé à jouer une pièce italienne du XIVe siècle ;  un joueur de tablas a spontanément improvisé dessus, et toute la salle s’est levée en tapant dans ses mains. La ferveur du public était incroyable ; j'ai pris une grosse claque émotionnelle lors de ce premier voyage ! La directrice du français pour filles de Kaboul était émue aux larmes ;  pour elle, voir une femme sur scène sans tchador était un symbole très fort. Sous le régime taliban, la musique était strictement interdite sous peine de mort. Je n’avais pas conscience de la puissance du message que pouvait véhiculer la musique. »
À son retour, Carine n’a qu’une idée en tête : retourner en Afghanistan. Coutumière d’une écoute religieuse de la musique en Europe, la communion avec le public de Kaboul l’a bouleversée. Intimement convaincue du caractère vivant des répertoires anciens, elle en déplore la perception élitiste et austère en France.

Musiciens afghans

Répertoire vivant

« La musique baroque a acquis ses lettres de noblesse depuis quelques années désormais. En revanche, il nous reste encore à prouver que le répertoire médiéval et de la Renaissance n’est pas poussiéreux. C’est un a priori culturel très lourd. Et pourtant, la chanson française s’est transmise de génération en génération. C’est un patrimoine millénaire qui s’est transformé au fil des siècles, et qui constitue aujourd’hui un répertoire traditionnel bien vivant. Il y a une parenté étonnante et singulière avec la culture elle aussi millénaire des chants et musiques d’Afghanistan », souligne-t-elle.

Quelques mois plus tard, une de ses élèves lui propose de l’accompagner à un concert de musique afghane au lycée Louis-le-Grand à Paris. Carine y rencontre à cette occasion des musiciens originaires de Herat, province frontalière avec l’Iran. Elle ne les quittera plus. À leur invitation, elle retourne en Afghanistan et étudie la musique classique afghane et ses instruments traditionnels. Chaque province a un style bien identifié. La transmission est exclusivement orale, et les derniers détenteurs de la tradition sont vieillissants. Le danger de la voir disparaître est réel.

Vraie rencontre

« Il faut se battre pour que la tradition perdure. Des projets en ce sens voient le jour, comme celui de l’Afghan National Institute of Music (ANIM) qui invite des artistes pour passer le flambeau aux jeunes générations, explique Carine.  Un spectacle sera créé fin 2015 avec des musiciens professionnels, et les plus prometteurs des étudiants de l’institut seront propulsés sur scène en 2016 pour le redonner
En retour de l’enseignement qu’elle a reçu, il lui tient à cœur de jeter des passerelles entre musiciens occidentaux et orientaux, afin de dépasser la simple confrontation et faire se rencontrer les deux cultures. Carine monte ainsi un spectacle avec sa compagnie l’Escarboucle, en coproduction avec l’Institut français, le Phénix - scène nationale de Valenciennes -, l'Arcadi, et le ministère de la culture Afghan et l’ANIM. Le projet - intitulé Aïnaa e music (Les miroirs de musique) - réunira sur scène sept musiciens afghans et sept musiciens français, et sera créé à Valenciennes en novembre 2015.

Attentat kamikaze

Sa mise en œuvre est loin d’être facile. Son dernier voyage en Afghanistan, en septembre 2014 à l'occasion de l’investiture du nouveau président Ashraf Ghani, a été rythmé par des attentats quotidiens. Particulièrement choquée par l’attentat kamikaze qui a visé l’Institut français de Kaboul au mois de décembre dernier pendant une représentation, Carine est dans l’expectative. « C’est un lieu de culture très symbolique qui a été touché. Cesser les concerts, ce serait céder à la terreur. Il faut continuer, bien sûr, mais cet attentat a freiné nos échanges ».
La volonté de Carine, si elle a été ébranlée par ces évènements, n’en paraît que renforcée. Sa passion et la force de son engagement, après dix ans d’allers-retours entre Paris et Kaboul, a déjà porté ses fruits en terre afghane de manière assez surprenante : on joue désormais la musique de Guillaume de Machaut dans les cérémonies de mariage en Afghanistan…

— Hannelore Guittet

Le 27 Janvier 2015 par Hannelore Guittet

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