La tête et les jambes

Dans un pays peu favorable à l’interdisciplinarité, Théophile Alexandre a choisi d’associer sa voix de tête (longtemps inassumée) à sa passion pour la danse.

Comment en vient-on à pratiquer à la fois la danse et le chant lyrique ?

Au départ j’étais même volleyeur de compétition ! Arrêté à cause d’une blessure j’ai pris l’option danse au bac, car la prof de sport cherchait des garçons et elle pensait que la danse permettrait de me rétablir. En fait j’avais déjà fait de la danse au collège, mais j’avais préféré arrêter face au harcèlement scolaire que cela avait provoqué... Je faisais aussi de la flûte, et plutôt que de continuer à imiter Cecilia Bartoli en cachette dans ma chambre, j’ai décidé de suivre des cours de chant. Après avoir vu deux spectacles de danse qui m’ont convaincu que c’était ce que je voulais faire, je suis entré également en classe de danse. J’ai ensuite intégré le conservatoire national de Lyon, à la fois en danse et en chant. Une fois diplômé je suis entré dans la compagnie du chorégraphe Jean-Claude Gallotta, avec qui j’ai beaucoup tourné, tout en acceptant des contrats en chant. J’ai mené les deux carrières parallèlement pendant cinq ans, mais concilier les deux devenait difficile, d’autant que je me suis rendu compte que j’étais finalement davantage attiré par le chant. J’ai donc mis la danse de côté jusqu’au jour où j'ai accepté la proposition de Montalvo et Hervieu qui m’ont demandé de mélanger chant et danse pour leur spectacle Orphée ; j’ai réalisé que je pouvais faire les deux si c’était artistiquement justifié. C’est comme ça que je me suis réconcilié avec la danse. J’ai vraiment procédé par étapes, en me plongeant d’abord complètement dans la danse, puis complètement dans le chant, avant d’associer les deux.

Comment en es-tu venu à chanter en contre-ténor ?

J’ai d’abord travaillé ma voix de baryton, aussi parce que mon professeur estimait peu intéressant de travailler la voix de tête et le répertoire baroque. Il faut dire que c’était inenvisageable à l’époque : il y a dix ans, quand je faisais des récitals, des gens se mettaient à rire de gêne ! On peut remercier des stars comme Philippe Jaroussky qui ont permis d’apporter une certaine crédibilité à ces voix. Mes parents n’écoutaient pas beaucoup de musique classique, mais ils aimaient beaucoup Klaus Nomi et son disque Cold Song, qui m’a toujours fasciné. J’ai ensuite découvert Andreas Scholl, et ai alors commencé à assumer ma voix de tête et cultiver la voix de contre-ténor. J’aime le côté ambivalent de cette voix, qui est à la fois forte et sensible et exprime une incroyable palette d’émotions. Comme la danse, la voix de contre-ténor impose une très grande maîtrise technique ; c’est assez fascinant de toucher quelque chose d’irréel tout en étant ancré dans une base technique solide.

Si les contre-ténors sont mieux considérés, ils restent méconnus...

Effectivement, car j’ai pu constater que beaucoup de gens nous confondent avec des castrats ! Je redis donc que le contre-ténor est bien un chanteur adulte, qui a mué et utilise sa voix de tête via une bascule du larynx. Tout le monde a une voix de tête, que l’on utilise souvent pour parler aux jeunes enfants par exemple. Chez le contre-ténor, la voix chantée est loin de la voix parlée, même si l’on cherche à ce que cela soit le plus homogène et naturel possible, en associant le registre de tête au registre de poitrine.

Être à la fois chanteur et danseur est-il bien accepté ?

Notre pays a du mal à envisager les artistes pluridisciplinaires. Pour beaucoup de mes professeurs de musique, faire de la danse signifiait nécessairement que j’allais arrêter le chant... Certains chefs d’orchestre n’ont pas compris et ne m’ont plus appelé. Le milieu de la danse me semble plus ouvert à cela. C’était peut-être aussi trop tôt il y a dix ans ; aujourd’hui on veut voir des chanteurs avec une liberté d’expression corporelle : moins le chanteur a de barrières physiques et plus il touchera les gens. Je ne veux pas me retrouver pour autant dans des propositions gratuites où je serais utilisé comme une bête de foire ; il faut encore être un peu patient car tout reste à créer et c’est aussi une histoire de rencontres. En attendant je prends beaucoup de plaisir à chanter à l’opéra et, petit à petit, je colore les rôles qu’on m’offre avec mon énergie et mon agilité de danseur !

 

 

— Clémence Hérout

Photos :   ©J.Benhamou

Le 8 Avril 2014 par Clémence Hérout

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