La main du destin

Amputé du bras droit durant la Grande Guerre, le pianiste Paul Wittgenstein force le destin, déterminé à perfectionner sa technique et élargir le répertoire pour main gauche.

« Il n'y a que pour la musique qu'il était patriote. Il serait mort au champ d'honneur pour quelques notes. » Cela vous rappelle quelque chose ? Le grand public connaît par cœur la chanson Il jouait du piano debout, écrite par Michel Berger et chantée par sa compagne France Gall. Probablement moins connue est l’histoire du pianiste autrichien (naturalisé américain) Paul Wittgenstein…

Déterminé

Ce dernier ne jouait pas du piano debout mais avec la main gauche, seulement… Au champ d’honneur, il est allé : il y a perdu son bras droit pendant la Première Guerre mondiale. Le compositeur Maurice Ravel a quant à lui failli y perdre ses orteils, gelés, alors qu’il était brancardier sur le front ; ce qui lui valut d’être réformé. L’histoire de ces deux hommes se rejoint dans les tranchées de la Grande Guerre… Blessé et capturé par l’armée russe, détenu prisonnier dans un camp en Sibérie, Paul Wittgenstein ressortira de cette épreuve avec une détermination inébranlable : malgré ce dur coup du sort, il est, et sera pianiste.

Concerto de Ravel

Travaillant avec acharnement, il perfectionna sa technique de main gauche en arrangeant des pièces écrites pour deux mains, puis entra en contact avec les plus grands compositeurs de l’époque pour leur commander des œuvres, devenant ainsi un des plus grands mécènes du piano du xxe siècle. La plus célèbre d’entre elles est sans aucun doute le concerto pour la main gauche de Maurice Ravel.

Cette dernière a d’ailleurs tendance à éclipser le reste du répertoire pour main gauche, malgré la renommée des différents compositeurs qui ont répondu aux sollicitations de Wittgenstein : Sergueï Prokofiev, Paul Hindemith, Erich Wolfgang Korngold, Sergueï Rachmaninov, Richard Strauss et Benjamin Britten lui ont donc également écrit des œuvres.

Hantise

Une quarantaine d’œuvres dont dix-sept concertos furent ainsi dédiés à la main gauche ! Le destin de Paul Wittgenstein trouve un écho dans les carrières d’autres pianistes contemporains tels Leon Fleisher, Michel Béroff ou encore Murray Perahia, tous trois victimes - à des échelles d’intensité diverses - de dystonie ou « crampe du musicien ».
Caractérisée par des troubles du tonus musculaire allant jusqu’à la paralysie pure et simple d’une des mains, cette pathologie est la hantise des musiciens. Michel Béroff a mis dix ans à s’en remettre, Leon Fleisher… trente ans ! Les deux confient avoir voulu lutter un temps contre les premiers symptômes en redoublant d’efforts dans la pratique technique, ce qui n’a fait qu’aggraver la situation.
Fleisher, avant de se résoudre à se réorienter vers la direction d’orchestre avec le succès que l’on sait, avait fait sien le répertoire pour main gauche commandité par Wittgenstein.
Recouvrant l’usage de sa main droite en 1995, trente ans donc après la déclaration de la maladie, il célébra sa victoire comme il se doit par l’interprétation d’un concerto de Mozart, applaudi… des deux mains.

— Hannelore Guittet

Le 25 Février 2016 par Hannelore Guittet

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