L’enfant du facteur

Le 18 janvier, le restaurateur Frédéric Desmottes présentera à Fresnes un orgue espagnol du XVIIIe, avant deux concerts destinés à en révéler toute la richesse.

Étonnant destin que celui de cet orgue espagnol du XVIIIe siècle qui sera inauguré à l'église Saint-Éloi de Fresnes, le dimanche 18 janvier prochain. L'instrument, de facture castillane, sera présenté au public par le restaurateur Frédéric Desmottes à partir de 15  h  30, puis se succéderont deux concerts pour en faire entendre les sonorités si particulières1.

Richesse historique

« En effet, les orgues - comme les pianos, les clavecins et bien d’autres instruments - ne relèvent pas d’un modèle unique. Il existe plusieurs traditions nationales - voire régionales - de factures, des sonorités, des jeux, des décorations particulières qui varient significativement suivant les lieux et les époques. Il n’existe pas de modèle de référence, il n’existe que des instruments plus ou moins inspirés de telle ou telle tradition de facture. La facture d’orgue moderne - comme celle du piano - a eu fortement tendance à standardiser sa production, ses procédés et les matériaux employés, alors que la richesse historique des orgues est proprement incroyable  », souligne le musicologue Laurent Guillo.
Quoi de commun entre un orgue espagnol du XVIIIe siècle et de grandes orgues romantiques de la fin du XIXe siècle ? Pas grand chose précisément... L'orgue de Fresnes a notamment cette spécificité d'avoir un clavier unique - dit «  coupé en basse et dessus  » -, c'est-à-dire que l'organiste peut actionner des jeux différents pour la moitié supérieure et inférieure du clavier, afin de faire entendre la main gauche et la main droite avec deux sonorités distinctes. Il possède également un jeu en chamade (jeu d'anche horizontal commandé par des genouillères), typique des orgues espagnoles, qu'on ne retrouve que dans le Sud de la France.

Authenticité de l’interprétation

« Dans ce contexte - ajoute Laurent Guillo -, il est important pour le public, comme pour les organistes et leurs élèves, de pouvoir entendre et pratiquer des instruments relevant de traditions différentes. C’est l’occasion d’entendre dans les meilleures conditions la musique composée pour ces instruments, de créer autour de l’orgue une école d’interprétation soucieuse d’authenticité, d’inviter des organistes pour des concerts originaux.  »

Comment un tel instrument est-il arrivé en France ? L’histoire commence en Espagne, à mi-chemin entre Saragosse et Madrid, dans la vallée du Rio Tajo. Dans le village de Buenafuente del Sistal se tient le grand monastère de la Madre de Dios, construit à flanc de coteau. Il a été fondé au XIIIe siècle, à l’époque de la Reconquista - la reprise par les Chrétiens des territoires musulmans. Occupé d’abord par une phalange de moines originaires d’Aquitaine, il devient plus tard une succursale du monastère cistercien de Santa María de Huerta, situé un peu plus au Nord, et accueille dès lors des moniales cisterciennes. L’édifice date presque entièrement du XIIIe siècle, avec plusieurs bâtiments assez imposants, de nombreuses dépendances et une belle église. On y admire encore un très bel autel en bois sculpté et doré.

Restauration interrompue

En 1768, les moniales de Buenafuente del Sistal font construire un orgue pour leur église, par le facteur Joseph de Fuentes. En 1768, la mention d’une sœur organiste, Maria Vincente Saez, montre que le couvent disposait déjà d’un instrument plus ancien que l’orgue neuf a remplacé. Ce bel instrument, bien décoré et riche de dix-neuf demi-jeux, peut dès lors servir aux célébrations religieuses : les moniales peuvent interpréter de la musique sacrée, éventuellement accompagnée d’autres instruments.
Mais il n’est pas utilisé très longtemps, car les troubles consécutifs à l’invasion des armées napoléoniennes (1807-1814), puis la «  desamortización  » - la vente aux enchères publiques des vastes terres et des biens que l’Église n’exploitait pas -, provoquent le départ de la communauté vers 1835. Ce n’est que dans les années 1970 que le monastère retrouve sa vocation originelle, en étant restauré et converti en un centre de retraite spirituelle. Les Monuments Historiques préconisent alors de redonner à l’église son aspect originel, de dégager la nef et donc de démonter l’orgue et la tribune qui le supporte. L’orgue est entreposé quelques années (à peu près complet) jusqu’à ce que les frères Desmottes, facteurs d’orgue établis à Landete, le remarquent en 1996 et obtiennent de le transporter dans leur atelier pour établir un devis de restauration. La communauté de Buenafuente del Sistal, d’abord désireuse de conserver l’instrument, ne disposait pas de moyens importants et demanda aux frères Desmottes d’entreprendre la restauration au fur et à mesure des versements qu’elle pourrait leur faire.
Celle-ci peut commencer, mais l’orgue est finalement vendu aux deux frères en février 2012, alors qu’un dixième seulement de la restauration est mené à bien. L’atelier Desmottes prend alors sur lui d’assumer la suite de la restauration, sans avoir d’acheteur.

Clavier de l'orgue espagnol de Fresnes

Enfin fidèle au répertoire  !

Lors d’un voyage musical en Espagne, les organistes Jean-Luc Ho et Freddy Eichelberger découvrent par hasard cet instrument dans l’atelier des frères Desmottes. Il éveille leur curiosité par le décor du buffet, la beauté du clavier, sa sonorité typique…
«  La découverte du répertoire d'orgue espagnol des XVIIe et XVIIIe siècles, à l'époque où j'étais étudiant, a été un grand bouleversement, confie Freddy. Pour enfin pouvoir jouer cette musique sur ces orgues magnifiques qui réunissaient les conditions indispensables pour la jouer (tempérament, octave courte, jeux coupés), nous partîmes alors entre copains jusqu'en Castille, entassés dans des véhicules improbables, avec hébergements de fortune et péripéties croquignolesques. Il y a eu depuis quelques timides essais de copies d'instruments ibériques plus près de chez nous. Mais avoir en région parisienne un véritable instrument castillan historique est une chance folle, et pour nous, et pour les jeunes étudiants qui pourront aller sur place s'enivrer de ces couleurs inimitables pour le prix d'un ticket de métro !  »
Naît alors l’idée de l’installer en France pour lui redonner vie. L'orgue n'est pas classé comme trésor national par les autorités espagnoles, et peut donc être acheté. Commence alors une série de démarches administratives, pour obtenir l'autorisation de sortie du territoire de l'instrument, et son certificat d'exportation. Début 2014, le feu vert est donné. Les 774 tuyaux d'étain et de plomb ainsi que le buffet sont chargés dans un camion, direction : Fresnes, Val de Marne. En parallèle, un fonds de dotation (l'Art de la fugue) est créé pour récolter des fonds2 et financer ainsi l'opération dont le budget total s'élève à 150 000 euros. La perspective de pouvoir enfin entendre en France tout un répertoire ibérique, que les orgues françaises ne permettent pas de jouer, suscite l'enthousiasme de nombreux passionnés, et plus de 30 000 euros sont levés en un mois ; de quoi présager un bel avenir de concerts à Fresnes ces prochains mois...

— Hannelore Guittet

1- Réservation pour le concert d'inauguration du 18 janvier conseillée à l'adresse suivante : orguedefresnes@lartdelafugue.org.

2- La collecte se poursuit, vous trouverez toutes les infos sur : http://www.lartdelafugue.org.

Le 13 Janvier 2015 par Hannelore Guittet

Partager cette page