Du bout des doigts...

Emmanuel Ceysson ©JC Husson

Après dix années dans la fosse de l'Opéra Bastille, le harpiste Emmanuel Ceysson s'envolera en septembre pour New York, où il intègre le prestigieux orchestre du Metropolitan Opera.

A quel âge as-tu commencé la harpe, et comment as-tu choisi ton instrument ?

J’ai commencé la harpe à sept ans et demi, au conservatoire de Lyon. J’ai grandi dans une famille de mélomanes, mes deux parents étaient professeurs de lettres classiques. Eux-mêmes venaient d’un milieu ouvrier ; la culture était un véritable vecteur d’émancipation à leurs yeux. Je suis donc allé assez tôt au théâtre, à l’opéra. C’est en écoutant à six ans le concerto pour flûte et harpe de Mozart que j’ai eu le déclic et me suis découvert de très fortes affinités sonores avec cet instrument.
J’ai aussi étudié pendant quatre ans le trombone, mais il a bien fallu choisir !

Depuis ton entrée au conservatoire jusqu’à ton premier poste, à l’Opéra de Paris, tout est allé très vite !

En effet, je suis sorti diplômé du Conservatoire en 2005 et suis entré l’année suivante à l’Opéra. C’était une année très riche, pendant laquelle j’ai pu faire mes débuts sur de grandes scènes (Lincoln Center à New York, Washington, Wigmore Hall à Londres, Salle Gaveau à Paris) grâce à mon 1er prix au Concours International des Etats-Unis.

Que retiens-tu de ces dix années à l’Opéra de Paris ?

J’ai toujours adoré l’opéra et l’esprit de troupe que l’on retrouve dans une institution comme l’Opéra de Paris. C’est assez différent d’un poste dans un orchestre symphonique, où le rôle du chef est plus prépondérant. Le chef d’orchestre à l’opéra a évidemment un rôle important, mais dans une fonction qui se rapproche plus du chef de chant. Il fait le lien avec le plateau de chanteurs ; il est moins interventionniste avec l’orchestre, qui joue en fosse. Je m’y sens plus libre, la pression est moindre. Enfin, à la différence des orchestres symphoniques qui donnent rarement un programme plus de deux fois, on joue à l’opéra la même production pendant environ un mois. L’occasion nous est ainsi donnée de rentrer dans l’œuvre, de s’améliorer.

Quelles sont les productions qui t’ont marqué ?

Si je devais en citer trois, je dirais : Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, pour la découverte d’une œuvre sublime, peu jouée et très peu connue. Je retiens également la deuxième tétralogie du Ring de Wagner que nous avons faite sous la direction de Philippe Jordan. Et enfin l’Affaire Makropoulos, mise en scène par Krzysztof Warlikowski.

Tu viens de remporter le concours pour le poste de harpe solo au Metropolitan Opera de New York…
Comment la compétition s’est-elle déroulée ?

Les auditions sont organisées en trois tours, tous derrière paravent. L’ordre de passage est tiré au sort, des numéros nous sont attribués si bien que le jury n’a aucun moyen de savoir qui joue. Nous étions entre 60 et 70 candidats au premier tour, puis 15 en demi-finale et enfin 3 en finale.
Une fois dans la salle, tout passe très vite. Mais l’attente des résultats entre les différents tours rend ces journées bien longues et chargées en émotions !

Y a-t-il une french touch chez les harpistes ?

Il y a en tout cas une longue histoire entre les Etats-Unis et la France. Carlos Salzedo, un grand harpiste français et designer d’une célèbre harpe Art Déco, avait été invité par Toscanini en 1909 pour venir jouer au Met. Il était ensuite rentré en France pendant la Grande Guerre, avant de revenir aux Etats-Unis où il a fondé avec Varèse la Guilde des compositeurs européens de musique, jouant les premières américaines dont notamment le Septuor de Ravel. Il a également marqué la pédagogie de la harpe en fondant une école de technique, qui se perpétue. En parallèle, Marcel Granjany - autre harpiste français de la même génération - a migré à New York après la Seconde Guerre mondiale, où il est devenu professeur à la prestigieuse Juilliard School. L’héritage de son enseignement est lui aussi toujours très fort, et les deux écoles s’opposent encore aujourd’hui sur place.

Tu commences ta première saison au Met en septembre…  Un rêve devenu réalité ?

C’est une des grandes maisons d’opéra, c’est évidemment très excitant ! Le Met fonctionne très différemment de l’Opéra de Paris : les programmes tournent beaucoup plus, il peut se jouer jusqu’à quatre opéras la même semaine ! Le rythme est donc très intense, l’orchestre joue tous les soirs - deux fois le samedi, avec relâche le dimanche - de mi-septembre jusque mi-mai. C’est une nouvelle vie qui commence...

— Hannelore Guittet

Crédits Photos :

A la Une : ©JC HussonEncadré : ©JC Husson et JL Viardin

Le 28 Mai 2015 par Hannelore Guittet