Dialogue avec les anges

Katarina Livljanic est Croate. Expatriée à Paris depuis vingt ans, elle y a fondé l'ensemble Dialogos, qui revisite le répertoire du Moyen Âge.

D'où vous vient cette passion pour la musique médiévale ?



J'ai grandi à Zadar, une ville qui compte de nombreuses églises romanes. Ma fenêtre donnait sur un monastère bénédictin, qui perpétue une tradition de chant dont les origines remontent à 1066. J'ai ainsi été bercée par cette musique, toute mon enfance. En outre, la ville abritait un remarquable festival de musique ancienne, où ma mère m'emmenait parfois voir des concerts. Ma vocation s'est donc dessinée très tôt, et au moment des études, la France s'est imposée à moi comme le meilleur endroit pour ce répertoire.
 Après quelques années, j'y ai fondé l'ensemble Dialogos, puisant sans cesse davantage dans la musique de mon pays, par frustration de ne pas parler ma langue, et convaincue de l’existence d’un patrimoine à défendre.

Anges hérétiques, le programme que vous présentez au festival, est en effet ancré dans la Bosnie médiévale...

Tout à fait. Nous avons commencé par étudier les textes gravés sur les stèles funéraires, au Moyen Âge en Bosnie. Ils appartenaient, soit à des catholiques croates, soit à des orthodoxes serbes, soit aux chrétiens de Bosnie, sorte de secte qui cohabitait tant bien que mal avec les religions officielles. Les textes laissés par ces derniers, liés au paganisme dans certains de leurs aspects, sont d'une rare beauté. Ils convoquent des multitudes d'anges, relatent l'histoire de la création, et étaient mal perçus par les églises officielles qui les condamnaient violemment. D'après les textes officiels, celui qui se convertissait devait ainsi se faire enlever sa maison, sa femme et ses enfants, et le sort réservé à celui qui convertissait son prochain était bien pire : on le dépeçait et on lui coupait la langue !
 J’ai en tout passé un an à sélectionner des textes retranscrits par des chercheurs, afin de composer un scénario allant de la création du monde jusqu'à sa destruction. Puis, avec mon collègue ethnomusicologue Josko Caleta, nous avons cherché une musique apte à porter ces textes. La plupart des textes des stèles tiennent en une phrase, et nous avons ainsi choisi un type de chant traditionnel de Herzégovine qui s'en rapproche, avec des phrases courtes lancées comme des respirations.

"Le public ne mérite pas d'être traité comme un enfant ! "

C'est donc un long processus de maturation...

Je compare en effet souvent la construction d'un programme, au temps d'écriture d'un livre. On ne compile pas un répertoire en deux après-midis, par opposition au monde moderne où tout va toujours plus vite ! Je crois que les gens sont profonds, curieux, passionnés, et que le public ne mérite pas d'être traité comme un enfant ; il faut lui faire confiance ! Le concert est un moment privilégié pour sortir de la vie quotidienne, et partager une heure hors du temps, loin de cette course contemporaine...

 

— Hannelore Guittet

Crédit Photo : ©Jana Jocif_Festival Radovljica

Le 22 Septembre 2014 par Hannelore Guittet

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