C’était aussi une pianiste extraordinaire !

À travers un spectacle purement instrumental, la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton explore une autre facette de Nina Simone.

Comment est venue votre envie de créer un spectacle autour de Nina Simone ?

J’ai depuis longtemps une passion pour cette artiste incroyable ; comme une graine qui vit en moi, mais qui a mis un certain temps à fleurir. Je me souviens très bien de la première fois que j’ai « rencontré » sa voix : c'était avec mon frère - j’avais 23 ans - et on écoutait une chanson qui racontait l’histoire d’une femme battue ; ses voisins entendent tout, mais ne disent rien. Depuis, je n’ai jamais retrouvé le titre de la chanson en question, mais la musique de Nina Simone m’a accompagnée régulièrement tout au long de mon parcours, et la force de sa voix m’a toujours sidérée. Alors, j’ai voulu creuser plus, m’immerger dans son répertoire, et chercher comment lui prêter la voix de mon violoncelle.

Nina Simone - avant de devenir la chanteuse jazz que l’on connaît - se destinait à une carrière de pianiste classique. Vous dites retrouver l’influence de Bach, Monteverdi dans ses chansons…

Son langage est très particulier dans l’univers jazz ; c’est une conteuse. Beaucoup de ses chansons ne sont pas construites comme des standards classiques, mais plutôt comme de petits opéras. Une véritable histoire s’écrit avec des personnages, des actes, des récitatifs… Dans son rapport au rythme, on sent toujours un moteur qui avance - quoi qu’il arrive - comme dans les cantates de Bach. C’est ce qu’elle a appris à l’église, étant enfant, et qui est très différent du swing de la rythmique jazz. Son chant a la liberté d’un gospel ou d’une psalmodie et, au-dessous, cette régularité rythmique ; cela on le retrouve dans beaucoup de ses chansons.

Vous insérez dans votre spectacle une transcription de Bach par Brahms et une œuvre de Rachmaninov. Une façon de rappeler son héritage classique ?

À vrai dire, je n’avais pas du tout prévu de mettre du répertoire classique au programme de Little Girl Blue, mais cela m’est venu naturellement ; comme si une chanson nous y amenait, tout simplement. On connaît évidemment Nina Simone pour sa voix, mais c’était aussi une pianiste extraordinaire, avec une pâte sonore et une force qui impressionnaient beaucoup les musiciens avec qui elle jouait. En outre, elle avait l’art de construire des programmes, travaillant tout particulièrement les enchaînements entre les chansons - l’univers de l’une éclairant l’autre. De cela, je me sens très proche.

Vos partenaires sur ce spectacle sont-ils des collaborateurs de longue date ?

Oui et non. Bruno Fontaine est un complice de nombreuses années. Nous avons beaucoup joué ensemble, collaboré sur des musiques de films, et c’est un grand plaisir de le retrouver. Ma rencontre avec Laurent Kraif est en revanche assez récente. Pour ce projet, je cherchais des sons de percussions, des rythmes et des couleurs qui viendraient s ‘ajouter au duo violoncelle et piano. C’est alors qu’on m’a parlé de Laurent Kraif et de l'univers d’instruments qu’il a réunis durant ses différents voyages et rencontres, notamment en Afrique.
Quant à Franck Thévenon, qui est un grand artiste des lumières, je l’ai découvert à l’occasion d’un superbe spectacle : un monologue de Beckett par Sami Frey, (NDLR Cap au pire). Nous en sommes désormais à notre troisième collaboration.

Little Girl Blue rend hommage à Nina Simone à travers un spectacle purement instrumental… n’est-ce pas un paradoxe ?

Non, je ne crois pas. Cela permet d’aborder sa musique sous un autre angle. Je suis attachée à cette liberté de perception. Le public peut ainsi se raconter sa propre histoire…

 

 

 

 

 

— Hannelore Guittet

Crédit photo :  ©Xavier Arias

 

Le 18 Septembre 2014 par Hannelore Guittet

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