Britten sollicite les sentiments intimes

Chef permanent de l’opéra de Lyon depuis 2008, Kazushi Ōno dirigera deux des trois opéras programmés lors du Festival Britten.

©Jean-Pierre MaurinÀ quel moment de votre parcours avez-vous rencontré l’œuvre de Benjamin Britten ?

Kazushi Ōno : En qualité de jeune chef d’orchestre, j’ai souvent dirigé ses concertos de violon et sa Simple Symphony. Un jour, j’ai découvert le War Requiem ; un requiem non-liturgique qui m’a profondément touché. Pour manifester son rejet de la guerre et de ses atrocités, Britten a réuni au sein de la distribution, un baryton allemand (Dietrich Fischer-Dieskau), une soprano russe (Galina Vichnevskaïa) et un ténor anglais (Peter Pears). Dans les années 1990, à l'occasion du 50ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, j’ai décidé d’exécuter cette pièce au Japon. Afin de respecter l’intention de Britten, mais dans une version asiatique, la distribution réunissait un baryton coréen, une soprano chinoise et un ténor japonais.

En tant que directeur musical au théâtre de la Monnaie à Bruxelles, son œuvre lyrique m’a offert des expériences théâtrales inoubliables, telles que Peter Grimes mis en scène par Willy Decker, ou le Tour d'écrou mis en scènepar Luc Bondy.

Quelle place occupe selon vous son œuvre dans le panorama musical contemporain ? Comment la définiriez-vous ?

K. O. : On sent en partie chez Britten, tout comme chez son contemporain Dmitri Chostakovitch, l’influence de Gustav Mahler. Tous deux ont l’esprit vagabond, errant, et tels des étrangers ils observent le monde avec un point de vue introspectif. Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que le monde était plein de haine et de souffrance, Britten croyait, lui, à la potentialité de la sensibilité humaine. En tant que musicien, il n'a jamais cessé d’explorer cette voie, continuant de solliciter les sentiments les plus intimes de l'homme par sa musique. Le compositeur Michael Kemp Tippett suivait certainement ce chemin tracé par Britten.

A titre personnel, que représente-t-il pour vous ?

K. O. : Le regard doux, profond et sensible porté sur les minorités de notre société, regard qui s’exprime parfaitement dans sa poésie et son génie. Britten a beaucoup eu recours à des « passacaglia »1 et des « variations », qui mettent la lumière sur la voix intérieure de ces exclus et marginaux. Tous les instruments de sa partition filent toujours délicatement, exprimant toute la complexité des sentiments humains.

— Caroline Châtelet

1 – La passacaille est une danse ancienne à trois temps, d’origine espagnole, en vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles. Par extension, pièce instrumentale, le plus souvent pour clavier, composée de variations sur un court motif. 

Crédit Photos : ©Jean-Pierre Maurin

Le 24 Mars 2014 par Caroline Châtelet

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