Bis en bisbille

Avant d’obéir aux strictes règles en vigueur aujourd’hui, les applaudissements faisaient souvent l’objet de joutes passionnées entre les contemporains de Mozart ou Haydn, soucieux de manifester leur opinion (parfois très bruyamment) pendant un morceau.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on applaudissait ? « L'applaudissement, ce n’est jamais qu'une manifestation tout à fait instinctive du système nerveux cérébro-spinal, par laquelle le chimpanzé ou la ménagère manifestent leur joie frénétique incontrôlée, à la vue d'une banane, ou de Julio Iglesias », nous explique Pierre Desproges.
L’humoriste n’est à vrai dire pas si loin de la vérité. L’homme descend du singe, et - tout comme les primates - il embrasse son prochain ou le gratifie d’une tape amicale dans le dos, en guise d’affection, de remerciement, ou de congratulation. Si le contact physique n’est pas possible, cette manifestation se transforme en claquements de mains, ou tapements de pieds.

Code tacite

Dans le cadre du concert, il s’agit évidemment pour le public de marquer son adhésion. Cependant, soyez certains que si vous manifestez ainsi votre enthousiasme entre deux mouvements d’un récital Schubert à la Salle Pleyel, vos voisins risquent de ne pas y adhérer… En revanche, si vous restez de marbre et sagement assis pendant un concert de Madonna à Bercy, vous ne passerez pas inaperçu.
« Quand on a entendu du Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart. », nous dit Sacha Guitry. D’où vient donc ce code comportemental tacite qui voudrait qu’on écoute la musique classique sans broncher ? De pas si loin, puisqu’à l’opéra de Paris il y avait même, jusqu’en 1910, des « claqueurs » répartis dans la salle et dirigés par un « chef de claque », afin d’orienter le public sur les passages à applaudir.

Vote spontané

Petit retour en arrière… Au XVIIIe siècle, les œuvres, qui font partie du répertoire classique consacré aujourd’hui, étaient données au public pour la première fois. La probabilité qu’elles soient rejouées après leur création était très faible, et uniquement suspendue au vote spontané des auditeurs.
Les compositeurs avaient bien entendu conscience de cet enjeu, comme en atteste cet extrait d’une célèbre lettre de Wolfgang Amadeus Mozart à son père, suite à la création de sa symphonie K297 devant le public parisien du Concert Spirituel : « Comme j’avais appris qu’ici tous les allegro de la fin commencent avec tous les instruments ensemble et la plupart du temps à l’unisson, j’ai commencé piano avec seulement les premiers violons pendant huit mesures puis aussitôt, vint le forte si bien que les auditeurs, comme je m’y attendais, faisait “chhhut” pendant le piano, puis est venu le forte, et eux de l’entendre et d’applaudir des deux mains…» 1.
Aussi était-il fréquent d’entendre des applaudissements en plein milieu d’une œuvre, voire même que l’œuvre soit interrompue - non pas par désapprobation, mais au contraire parce que le public souhaitait immédiatement réentendre un passage qui lui avait plu.

Capharnaüm

« Dans tous les théâtres, le peuple des galeries est très impertinent, c’est lui qui, en s’agitant, donne le ton, ce sont ces cris qui décident si tel ou tel passage sera bissé ou non. Le parterre et les loges doivent parfois applaudir beaucoup pour obtenir que quelque chose de bien soit bissé ; c’est ce qui s’est produit ce soir avec le duo du 3e acte, qui était très beau, les pro et les contra ont lutté près d’un quart d’heure, jusqu’à ce que le parterre et les loges l’emportent enfin et qu’on reprenne le duo»2, raconte ainsi Joseph Haydn en évoquant le public de Londres.
Outre le joyeux capharnaüm que cela nous laisse imaginer, ce témoignage de Haydn laisse surtout deviner le fossé grandissant entre une élite cultivée, susceptible d’édicter la bonne conduite, et le peuple de mauvais goût.

Règles trop strictes ?

Au cours du XIXe siècle, les pratiques ont ainsi évolué progressivement pour réglementer toujours plus le comportement des auditeurs. Le code de conduite de Bayreuth, temple de l’opéra wagnérien (dont la tradition perdure toujours aujourd’hui), en incarne la parfaite illustration : les applaudissements ne sont tolérés qu’à la fin des œuvres, les retardataires ne sont pas admis, la consultation du livret doit se faire à l’entracte, les chanteurs ont pour consigne d’ignorer les éventuels remerciements spontanés, l’orchestre ne s’accorde pas en public et les concerts ont lieu dans l’obscurité.
Autant dire qu’une représentation d’un opéra de Mozart en son temps tient de Woodstock, en comparaison ! Il serait en tout cas dommage que des règles trop strictes laissent à la porte des salles de concerts des curieux intimidés qui auraient aimé les franchir. Alors, Mozart, Madonna, même combat ?



— Hannelore Guittet

1. Lettre du 3 juillet 1778, Wolfgang Amadeus Mozart, Briefe und Aufzeichnungen, Kassel : Bärenreiter/DTV, 2005, vol. II, p. 388

2. Marc Vignal, Joseph Haydn, Paris : Fayard, 1988, p. 385.

Bibliographie : Martin Kaltenecker, « Applaudir », Revue Filigrane n°9, L'individuel et le collectif dans l'art, mai 2009

Crédits photo :

Musical Jolly Chimp-YuMaNuMa - CC BY 3.0

Clap your hands - The G-Forcers - CC BY-NC-ND 2.0

quiet - vfowler - CC BY-NC-SA 2.0

Le 13 Avril 2014 par Hannelore Guittet

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