Bach avec mention

Rencontre avec le pianiste et compositeur de jazz américain Dan Tepfer, à l’occasion de son passage à Paris pour un concert au Café de la Danse le 29 janvier, autour des Variations Goldberg.

Les jazzmen se sont beaucoup approprié Bach ; d’où vient cette fascination atemporelle pour sa musique ?

Elle a quelque chose d’universel, de pur ; quelque chose de très organisé qui obéit à des règles mathématiques, mais à la fois de très généreux, sans ego. Bach adore les lignes, les trames harmoniques… dériver à partir d’un objet musical, s’en échapper pour mieux y revenir. C’était un des plus grands improvisateurs. Les passerelles avec le jazz sont évidentes. Ce qui me fascine dans les Variations Goldberg, c’est exactement cela : révéler les différentes facettes d’une même création. On part d’une aria1, puis on la transforme, on voyage au travers de trente variations avant de revenir au même objet… enrichi. Un critique du New York Times a établi un classement des dix plus grands compositeurs, non pas sérieusement, mais pour susciter une polémique. Alors qu’il y avait débat sur la deuxième place entre Mozart et Beethoven,  Bach faisait l’unanimité pour la première.

Sur la pochette de ton album Goldberg Variations /Variations, sorti en 2011, tu apparais en triple. Pourquoi ?

Cette pochette a plusieurs significations. Le chiffre trois est très important dans la construction des Variations Goldberg. Trois voix s’entrelacent, et les variations elles-mêmes sont regroupées par trois : une variation virtuose, une dansante, et enfin un canon. Cela renvoie aussi aux personnalités multiples que j'ai dû prendre dans cet enregistrement : celui qui interprète, celui qui improvise, et celui qui observe le tout.

Quelles sont les interprétations des Variations Goldberg que tu retiens ?

Difficile d’échapper à Glenn Gould qui propose une magnifique combinaison de vigueur et de précision. J’aime aussi beaucoup celle du claveciniste Pierre Hantaï qui est un excellent antidote à Gould : tout autant de passion et de vigueur, mais avec des partis pris radicalement différents, des tempos fluides et malléables.

Outre les Variations Goldberg, quels sont tes projets actuels ?

Mon duo avec le saxophoniste Ben Wendel - avec lequel je suis en tournée en ce moment -, un nouveau disque en trio qui devrait sortir en début d'année prochaine, et également un disque de musique sacrée cubaine qui devrait se faire à Cuba en avril. Je travaille aussi à New York sur des performances d’improvisation augmentée, par le biais de smartphones connectés en wifi à un clavier MIDI2. Je joue et - en même temps - j’envoie des informations de notes à un quatuor à cordes ou à vents qui m'accompagne. Je peux ainsi organiser l’harmonie, l’orchestration en temps réel, avec le temps de latence humain et technologique que cela suppose ! C’est épuisant mentalement, le délai de traitement de l’information est d’environ une seconde. Mais sur le plan artistique, il est passionnant de pouvoir ainsi augmenter l’harmonie en réaction à une proposition spontanée.

La scène musicale new-yorkaise est-elle propice à ce genre d’expérimentations, de croisements ?

Tout à fait. Je crois que les gens en ont assez des cloisonnements. Il y a notamment un très beau lieu, le Poisson rouge, qui accueille aussi bien Lady Gaga que le génial violoniste classique Johnny Gandelsman, en passant par le jazz, la pop, et l’électro. C’est très enrichissant.

 

— Hannelore Guittet

1 - Mélodie expressive, souvent (mais pas toujours) chantée. Dans le cas des Varations Goldberg, c'est le thème principal dont dérivent toutes les variations.

2 - Musical Instrument Digital Interface : un clavier MIDI permet l'échange de données entre plusieurs intruments électroniques connectés.

Crédits photos : 

Photo à la Une ©John Guillemin
Encadré ©Vincent Soyez

Le 23 Janvier 2014 par Hannelore Guittet

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