Âmes vagabondes

Sous la houlette d’Olivier Delsalle et Nathalie Andries, le festival d’Ile de France est marqué au fil des éditions par l’itinérance…

Comment se conçoit la programmation d’un festival d’une telle envergure ?

Olivier : en général, on commence à réfléchir à la programmation du Festival environ dix-huit à vingt-quatre mois en avance ; avec un souci constant d’équilibrer les répertoires et de donner une place importante à la création ; le tout autour d’une thématique - en l’occurrence cette année « Tabous et interdits ». Le choix de cette dernière part d’une réflexion personnelle - souvent connectée à l’actualité - et initie un travail de recherche destiné à l’inscrire dans sept à huit siècles d’histoire musicale : du Moyen Âge à nos jours. Plus qu’à des artistes, c’est avant tout à des genres musicaux ou à des répertoires que je pense spontanément pour décliner toutes les facettes de la thématique. Pour cette édition, nous avons travaillé sur l’idée de transgression, et étudié comment celle-ci a souvent favorisé la création artistique, toutes époques confondues. Nous nous sommes ainsi intéressés aux musiques innovantes pour leur époque, à la contre-culture, aux musiques censurées, etc. Le maloya réunionais, par exemple, s’est imposé comme une évidence ; la place du chant féminin dans certaines cultures moyen-orientales, également. Je pense aussi au concert « La Part du Diable », de l’ensemble De Caelis, qui rappelle les débats suscités au XIV e siècle par le développement de l’Ars Nova, et la controverse de l’Eglise catholique autour de la volupté et du plaisir de chanter. Le Festival propose ainsi un voyage musical à travers les époques, et dans de nombreux lieux, sur tout le territoire d’Île-de-France.

Les concerts se répartissent sur huit départements, et vingt-cinq lieux de concerts ! La région n’a plus de secret pour vous ?

Nathalie : cela fait plus de vingt ans maintenant que je travaille pour le Festival et que l’on quadrille le territoire, donc je commence en effet à bien le connaître! Nous tâchons d’organiser les concerts dans des lieux pouvant leur donner une résonance esthétique ou historique, en rapport avec la thématique définie par Olivier. Cela permet d’enrichir l’écoute.

Quelques coups de cœur à partager parmi les lieux de cette édition ?

Nathalie : pour revenir sur le concert « La Part du Diable » - qu’évoquait Olivier -, il aura lieu dans la sublime église de Saint-Loup-de-Naud, dont nous rêvions depuis longtemps. Construite au XI e siècle, elle marque la transition architecturale entre l’art roman et l’art gothique, et fait ainsi écho à la transition esthétique du répertoire musical proposé dans le cadre de ce concert. C’est un lieu magique, sur une petite colline au pied de laquelle coule une rivière, qui s’appelle « Le Dragon » ! On a posé le décor pour nous ! Les spectateurs qui le souhaitent pourront découvrir l’histoire de ce lieu, grâce une visite gratuite organisée en partenariat avec une société d’histoire locale, le jour du concert.
J’ai aussi un faible pour l’hôpital de Ville-Evrard, où sera proposée l’une de nos créations : un concert-lecture sur Freud, illustré par les œuvres pour piano seul de Schoenberg - grand compositeur de l’école de Vienne. Cet asile était une des premières grandes institutions psychiatriques – à l’époque on parlait d’aliénés -, où a notamment séjourné Antonin Artaud2, qui y a écrit de nombreuses lettres. Tout a été conçu sur place pour éviter l’impression d’enfermement du patient : en éloignant les clôtures, en aménageant des galeries et des jardins. Cette réflexion architecturale fait un parallèle avec les recherches de Freud sur de nouvelles méthodes de soin, qui marqueront les débuts de la psychanalyse.

Musiques, littérature, architecture…comment définir le festival d’Ile de France ?

Olivier : c’est difficile de mettre une étiquette, mais je reviens toujours à l’idée de voyage… Voyage géographique dans une région, mais aussi voyage dans des cultures et des époques.
L’idée de l’itinérance, de l’exploration, est très présente dans chacune des éditions, tant pour les lieux que pour les musiques.
Ce qui nous caractérise aussi bien sûr, ce sont ces correspondances et ces dialogues entre les différents répertoires, afin de rappeler que la musique n’est pas isolée, mais s’inscrit dans une réflexion beaucoup plus générale ; d’où ces cycles de conférences qui recontextualisent chaque fois les programmes proposés.

Le festival commence samedi prochain, mais vous travaillez évidemment déjà à l’édition 2015… Vous arrivez à prendre des vacances ?

Olivier : (rires) dans la tête, rarement ! Des projets sont en effet déjà enclenchés pour l’année prochaine, mais il est encore un peu tôt pour en dévoiler la thématique… C’est sûr que c’est un travail très prenant, et je vis dans une temporalité un peu décalée par rapport au reste de l’équipe ; ce qui est parfois étrange ! Je suis obligé de me projeter avec beaucoup d’anticipation, et même déjà pour le 40e anniversaire du Festival, dans deux ans... en espérant que le public sera toujours aussi nombreux !

— Hannelore Guittet

1. Respectivement directeur et responsable du patrimoine et de la production du festival d’Ile de France.

2. Ecrivain, acteur, dessinateur et poète, il a été interné en asile pendant neuf ans, subissant de fréquentes séries d'électrochocs.

Le 1 Septembre 2014 par Hannelore Guittet

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