All that ge‘ez

Ancien Testament ge'ez
Après avoir étudié Florentz, l’organiste Gabriel Bestion de Camboulas s’est immergé dans la musique religieuse éthiopienne et notamment les sonorités du ge’ez.

Fasciné par l’Éthiopie depuis l’âge de douze ans, Gabriel Bestion de Camboulas - organiste de formation - y a voyagé pour la première fois en 2010. C’est la musique qui  l’a amené à s’intéresser à la culture de ce pays de la Corne de l’Afrique, via le travail du compositeur et ethnomusicologue Jean-Louis Florentz(1), dont il étudiait certaines des œuvres.
« La porte d’entrée a été pour moi son œuvre en hommage à l’assomption de la Vierge Marie, Les Laudes.  C’est un recueil de sept pièces, figurant les sept prières orthodoxes du Kidân za-nageh, autrement dit les prières de la religion chrétienne de l'église orthodoxe d'Éthiopie, appelée Tewahedo.  Cette musique m’a bouleversé et ne m’a plus quitté depuis. Quelques années plus tard, j’ai étudié pour mon master d’orgue au CNSM de Lyon l’œuvre de Florentz  Debout sur le soleil, qui reprend beaucoup d'autres rites orthodoxes éthiopiens. J’ai voulu comprendre cette musique et en remonter les racines », se souvient-il.

Tradition chorale

Si Gabriel découvre cette musique par la voix de l’orgue et des retranscriptions de Florentz, c’est avant tout une tradition chorale que les prêtres éthiopiens perpétuent depuis plusieurs siècles. Florentz a pu enregistrer ces chants à la faveur d’un séjour de plusieurs mois à Jérusalem, au sein de la communauté éthiopienne orthodoxe du monastère de Däbrä Gännät. Extrait de cette collecte sonore, un enregistrement de la liturgie de l’Assomption est ainsi paru dans la collection OCORA – Radio France, permettant à Gabriel  d’entendre ces polyphonies si singulières pour la première fois lorsqu’il était adolescent.
« C’est une musique surprenante, aux intervalles orientalisants. Certaines sonorités du ge'ez - la langue liturgique dans laquelle les prières sont chantées - s’en rapprochent également, mais de façon très mélismatique(2), avec des voix et des consonances profondément ancrées dans la culture africaine. Cette musique, transmise de manière orale, est retenue surtout grâce aux paroles. C'est pourquoi on peut entendre une correspondance directe des inflexions de la langue dans les lignes musicales. Florentz a cherché dans sa musique à traduire par l’écriture, ces polyphonies, ces sonorités, mais aussi  à en communiquer l’énergie. Il a ainsi observé les rites de danse traditionnelles pour en retranscrire les mouvements des pieds sur un pédalier d’orgue. »

Premier voyage

Considéré comme le plus grand spécialiste de la musique éthiopienne, Florentz n’a paradoxalement jamais voyagé en Éthiopie. Affaibli par des problèmes de santé, il est décédé en 2004 sans avoir jamais pu s’y rendre. 
Gabriel, lui, y effectue un premier voyage il y a cinq ans, accueilli par la famille d’une étudiante éthiopienne rencontrée au conservatoire de Lyon pendant ses études. Il concentre essentiellement son séjour dans le Nord du pays - dans la région Amhara - où l'on trouve des monastères et des églises monolithiques creusées sous la terre. C'est dans des ces zones  reculées  que la tradition des rites catholiques orthodoxes éthiopiens  est conservée intacte depuis le IVe siècle. Cette culture n’en est pas moins menacée de disparition, car les gens des villes ne connaissent plus la langue ge'ez(3) ni la pratique religieuse.

Transe collective

Peu de touristes s’aventurent dans les offices de ces lieux de culte, véritablement réservés aux locaux. Mais dans la cathédrale orthodoxe d’Addis-Abeba, la capitale, Gabriel a pu assister à une cérémonie religieuse. « L’office commence à minuit et se termine à 13h ; avec les Laudes jusqu’à 7h le matin, suivies du kédacé – la messe -,explique-t-il. « Une foule de fidèles se masse dans la cathédrale, en quatre points différents.  Ils vont et viennent, se relaient, vont dormir, comme des veilleurs. Ils sont bien sûr très fatigués ; les cannes et les crécelles se décalent, les voix finissent par chanter toutes seules en une polyphonie continue, nonchalante. C’est une transe de communion collective, mais néanmoins non guidée par un prêche, plutôt une somme d’adorations individuelles qui s’élèvent de tous les points de la cathédrale. Les danses rituelles accompagnent ces polyphonies  aux sons des percussions. C’est évidemment un euphémisme de dire que cette approche contraste avec la culture catholique occidentale ! Pourtant, ces rites sont bel et bien revendiqués comme la tradition authentique », poursuit-il.
Gabriel a profité de cette expérience pour faire écouter un enregistrement de la pièce Asmarà de Florentz à un prêtre éthiopien. « C’est mon kédacé ! », s’est écrié celui-ci, sans se douter qu’il rendait  ainsi le plus beau des hommages à l’ethnomusicologue décédé  il y a onze ans.

— Hannelore Guittet

1 – Élève de Pierre Schaeffer et d'Olivier Messiaen, Jean-Louis Florentz est un compositeur français. Ses voyages incessants en Afrique lui permettent d’étudier l’ethnomusicologie et la linguistique. Il meurt d'un cancer en 2004. Sa musique possède un fort pouvoir évocateur, foisonnant, luxuriant, en gardant une clarté toute française ; son œuvre se place dans la mouvance d’Henri Dutilleux.
2 – En musique, le mélisme (du grec μέλος, mélos, air, mélodie, chant) est une technique consistant à charger sur de nombreuses notes une syllabe d'un texte, lorsque celui-ci est chanté. Cette musique est opposée à la syllabique, dans laquelle chaque syllabe du texte est fondue dans une seule note.
3 – Soixante-dix à quatre-vingts langues et dialectes, dont beaucoup se perdent, sont parlés actuellement en Éthiopie.

 

Le 11 Mai 2015 par Hannelore Guittet

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