#5. Interview | «Il faut arrêter d'avoir peur!»

DOSSIER | Accords et désaccords : Vincent Manac’h, compositeur, privilégie l’étroite collaboration avec les interprètes et l’ouverture aux autres disciplines.

En quoi consiste le travail d’écriture du compositeur ?

Écrire, c’est tenter de circonscrire une matière sonore, en se rapprochant le plus près possible de ce qu’on a entendu initialement ; c'est agencer une multitude d’éléments qui se tissent dans le temps, dans la couleur, dans les textures, comme si tu avais au départ le goût d’un plat dont tu dois retrouver les divers ingrédients et tous les jalons de la recette. Puis, il y a une seconde étape où la musique passe par le prisme de l’interprète, un moment parfois très fort où, si le temps le permet, l’écriture évolue en direct. Souvent, lors des premières répétitions, on se dit : « c’est mal noté, ce n’est pas ce que je voulais » ; mais parfois, tu as de bonnes surprises. Ces échanges avec les interprètes sont toujours passionnants, surtout lorsque tu sors de plusieurs mois de solitude d’écriture.

Donc cette collaboration est très précieuse avec les interprètes ?

Elle est fondamentale. La musique sur le papier n’existe pas : c’est l’interprète qui lui donne un sens tangible dans la réalité sonore. La partition entre les mains, il doit trouver des moyens pragmatiques pour faire en sorte que tout soit possible. Si une chose écrite n’est pas faisable ou pas efficace, on cherche ensemble puis on change, car ce qui compte au final c’est bien le résultat sonore. Puis, composer c’est aussi lâcher prise, accepter que l’œuvre t’échappe, sans pour autant renoncer esthétiquement à quoi que ce soit. Lorsque tu es assis sur ton fauteuil dans la salle, tu ne peux plus rien faire : il faut lâcher le bébé…

En quoi les autres disciplines artistiques viennent-elles enrichir ta pratique ?

Elles permettent de décloisonner et de toucher à un autre public, autrement, dans d’autres espaces. Qui dit d’autres espaces, dit d’autres manières d’écouter. Qui va venir écouter un concert où il y a exclusivement de la musique contemporaine ? C’est un public très confidentiel. En fait, une certaine musique contemporaine n’exerce plus vraiment de fonction dans la cité, mis à part peut-être celle qui a un rapport à la scène ou à l’image. Ces vases communicants permettent d’ouvrir les oreilles sans en avoir l’air.

Qu’entends-tu par décloisonnement ?

On demeure souvent confiné dans des espaces d’interprétation et de diffusion qui sont très claquemurés. Beaucoup considèrent que les salles de concert ne sont pas des espaces pour eux, ou n’ont pas l’idée d’y aller. Dans ce sens, on doit réinventer le concert, investir d’autres espaces de perceptions. On observe toutefois de vraies ouvertures. Dans les années 80, Frank Zappa a été dirigé par Boulez et joué par l’Ensemble Modern1. Aujourd’hui, des compositeurs tels Beat Furrer, Aurélien Dumont ou Yann Robin, sont incontestablement contemporains de la musique électro.

Les auditeurs et les musiciens ont-ils des préjugés sur la musique contemporaine ?

« Préjugé », je ne pourrais te dire, mais il y a incontestablement une peur de l’inconnu…et, certes, quelques idées reçues qui ont la peau dure ! Il faut arrêter d’« avoir peur » et se lancer vers ce qu’on ne connaît pas. Il n’y a pas besoin de repères ou de références pour se mettre devant un tableau de Rothko et se perdre dedans. Prends le rapport des enfants avec la musique : il n’y a la plupart du temps aucune fermeture, aucun jugement esthétique de leur part, car ils ne sont pas encore déterminés par certains cloisonnements culturels. Ils peuvent apprivoiser tout de suite un évènement sonore, quel qu’il soit, et lui donner un sens. Je pourrais te raconter un tas d’anecdotes où des enfants évoluaient naturellement dans la musique de Boulez, de Crumb, de Ligeti, en prenant leurs parents par la main pour les mener vers ces nouveaux horizons.

 

 

 

— Charles-Étienne Marchand

1- Ensemble allemand de musique contemporaine

Le 6 Mars 2014 par Charles-Étienne Marchand

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