#2. Un opéra dans la cité

DOSSIER | Accords et désaccords : Avec Chantier Woyzeck, Aurélien Dumont s’inspire à la fois de la pièce de Büchner et d’un tragique fait divers pour construire un opéra contemporain.

Hadrien Sayf CC BY-NC-ND 2.0

« Décloisonner la musique contemporaine, provoquer la rencontre de nouveaux publics, s'interroger sur le rôle du compositeur aujourd'hui dans la cité, sans mettre en péril l'intégrité de l'œuvre... Ces questions sont essentielles et les équilibres demeurent fragiles, estime Aurélien Dumont. Cela fait maintenant un an et demi que je participe, en tant que compositeur, à une aventure artistique et humaine excitante, car elle se situe à la croisée de ces questionnements.

Brûlée vive

Il y a maintenant une douzaine d'années, un terrible fait divers avait bouleversé la population de Vitry-sur-Seine et celle de toute la France : la jeune Sohane Benziane, âgée de dix-sept ans, avait été brûlée vive par un « caïd» de la cité Balzac. S'en est suivi la destruction de la tour de la cité où son corps avait été retrouvé dans le local à poubelles. C'est dans ce contexte que nous avons choisi de réaliser un opéra d'après le Woyzeck de Büchner. Ainsi est né le projet Chantier Woyzeck qui sera créé du 16 au 20 mai prochain, au théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

Tensions

L'intrigue de Büchner peut entrer en résonance avec ce qui s'est passé à Vitry, même si le contexte est extrêmement différent. Écrite en 1837 à partir d'un autre fait divers - le meurtre de son amante par un officier militaire - la pièce de théâtre Woyzeck avait marqué les esprits, au point d'amener Alban Berg à écrire, moins d'un siècle plus tard, le chef-d'œuvre que l'on connaît.  Büchner s'était intéressé au cas de Woyzeck car on posait, pour la première fois dans l'histoire de la justice, la question de la responsabilité du meurtrier en proie à des hallucinations, et psychologiquement instable.
Au-delà de ces presque deux siècles qui séparent ces deux événements tragiques et de l'évolution de nos sociétés, demeurent les questions universelles du vivre ensemble. La violence d'aujourd'hui n'est peut-être plus la même, les tensions semblent exacerbées. La mondialisation entraîne son lot de souffrances et de rejets individuels. En tant que compositeur, je tente d'exprimer un regard sur le monde dans lequel j'évolue ; il me fascine et m'effraie en même temps. Aussi, les questions de l'hétérogénéité et de l'altérité sont au centre de mes préoccupations.
 

Matériaux sonores

Pour Chantier Woyzeck, la musique est  pensée de manière fragmentaire et tisse des liens entre des matériaux sonores, allant de sons concrets de bruits de chantier à la musique rock, en passant par une électronique subtile qui trace des ponts entre les différents éléments. L'instrumentation est le reflet de cette hétérogénéité souhaitée avec, sur les dix instruments qui composent l'ensemble, la présence d'une guitare électrique, d'une basse fretless et d'une batterie.
L'écriture vocale tente de représenter ce rapport douloureux entre le collectif et les individus. Ainsi, deux types de traitements sont mis en jeu : une écriture en bloc, chœur bancal qui recueille à la fois les hallucinations de Woyzeck et un prolongement de l'écriture instrumentale ; une écriture solistique, par fulgurance, comme autant de tentatives d'existences individuelles vouées à l'échec...
 »

— Aurélien Dumont

Crédits photos :

1 - À la une : Hadrien Sayf, CC BY-NC-ND 2.0

2 - Encadré : Aurélien Dumont © Nicolas Bouils

Le 25 Février 2014 par Aurélien Dumont

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