La rizière sans retour

Fascinés par la musique traditionnelle des rizières, les gars de Limousine ont arpenté le nord-est de la Thaïlande pour y enregistrer Siam Roads, album définitivement ancré dans la terre natale du mo lam.

© Agnes DherbeysCoincé entre le Cambodge et le Laos, le plateau de l’Isan - au Nord-Est de la Thaïlande - est une terre de rizières. La culture du riz est d’ailleurs la principale ressource de cette région, la plus pauvre du pays. La sécheresse du climat rendant compliquée la récolte de la céréale, la saison des pluies est célébrée lors de la fête bouddhiste des fusées - le Bun Bang Faï -, qui rassemble musiciens et danseurs pendant trois jours. « Les chansons comme partout parlent d’amour... beaucoup, et de riz... d’alcool de riz. Des fondamentaux en somme ! », raconte Laurent Bardainne, fasciné par le mo lam, la musique traditionnelle des rizières que les paysans jouent pour invoquer le dieu de la Pluie. Saxophoniste, il a sorti en mai dernier - avec ses complices du groupe Limousine - l’album Siam Roads, fruit d’un mois entier passé à étudier sans relâche cette tradition musicale orale, pour la fusionner subtilement avec leur propre identité, à mi-chemin entre le jazz et le rock instrumental des sixties. « C’était un vrai challenge, pour la mémoire notamment », témoigne Frédéric Soulard, le clavier du groupe. «  Les mélodies sont très étirées ; elles durent jusqu’à deux minutes, avec des tempos très rapides, en tournant autour de quatre notes seulement. Il n’y a pas vraiment d’équivalent en musique occidentale. Les tubes les plus connus sont ainsi construits autour d’une mélodie principale très diluée, qui peut ensuite subir des petites variations régies par des codes rythmiques très précis, que nous sommes loin d’avoir pu intégrer ! C’était fascinant de découvrir la complexité de cette musique… et son côté très instantané - brut. ».

Culture orale

Limousine © Agnes DherbeysC’est une série de hasards privés qui a mené Limousine à tracer sa route jusqu’en Thaïlande, pour ce pari un peu fou d’y enregistrer un album. La compagne de Laurent, française, a vécu douze ans là-bas. « C’est à l’occasion d’un voyage que j’ai découvert cette musique dans un club, à Bangkok. Puis, à mon retour, j’ai continué de m’en imprégner au travers de compilations ». Les trois autres membres du groupe lui emboîtent le pas. Frédéric retient notamment la compilation Sounds of Siam : « Une des premières compilations de ces musiques. C’était un véritable terrain à défricher. A notre connaissance, aucun Européen n’y était allé, à l’exception peut-être du bassiste Jah Wobble. Mais il ne s’était pas vraiment attaché à travailler la musique en elle-même ; il avait plutôt enregistré des samples. » Laurent, lui, se désole de l’absence de culture de l’archivage et de la mémoire de ces sons d'Extrême-Orient qui le passionnent : « Comme dans beaucoup de pays asiatiques ou africains, c’est exclusivement une culture de tradition orale. Un musicologue australien travaille en ce moment sur le sujet, mais sinon, à l’exception de deux ou trois personnes à Bangkok, aucun Thaïlandais ne s’y intéresse. C’est une philosophie ; ils regardent droit devant. D’ailleurs, beaucoup étaient surpris et ne comprenaient pas pourquoi nous étions venus ici. Quand on leur jouait leurs mélodies traditionnelles, ils nous regardaient avec de grands yeux écarquillés… C’est un peu comme si on allait en Auvergne pour jouer de la bourrée auvergnate !»

Zombies

« C’est la culture de l’instant, constate Frédéric. Le droit d’auteur fonctionne d’ailleurs aussi de manière étonnante : si l’on veut jouer une chanson, il faut acheter les droits directement au chanteur, ou lui demander de pouvoir la chanter à titre gracieux. C’est tacite, rien n’est institutionnalisé. Les gens savent à qui s’adresser. C’est assez révélateur de leur état d’esprit… La jeunesse en tout cas est passée à autre chose, et s’est complètement détournée de cette tradition populaire. Quand on répétait, les jeunes qui jouaient dans le studio d’à côté nous réclamaient sans cesse qu’on leur joue « Zombies », le fameux tube des Cranberries. C’est le morceau que toute la jeunesse écoute. Nous, on écoutait ça il y a vingt ans ! ».

Taxis et prostituées

Le mo lam, à Bangkok, c’est la musique qu’écoutent les chauffeurs de taxis et les prostituées. C’est la musique des travailleurs migrants, des classes sociales défavorisées. Les Thaïlandais n’en sont pas fiers ; ils ne la revendiquent absolument pas. Venu historiquement du Laos, le mo lam s’est progressivement diffusé dans la culture thaïlandaise suite au rattachement de la province d'Isan à la Thaïlande, au début du XXe siècle. « Là-bas, on peut l’écouter dans tous les bars, reprend Frédéric. Nous sommes donc partis la découvrir sur place, grâce notamment à un jeune musicien que nous avons rencontré, Yodh Warong, l’un des derniers défenseurs de cette musique classique folklorique. Il en a reçu l’enseignement de son arrière-arrière-grand-père qui jouait du khên, sorte d’orgue à bouche en bambou qui produit une polyphonie assez étrange, avec des accords de neuvième. Yodh joue également du phin, une guitare à trois cordes, et enfin du pong lang, qui est une espèce de xylophone en bois, accordé en pentatonique et en forme de demi-cercle. Cependant, l’âme de cette musique passe par la voix. Il y a une culture vocale très forte en Thaïlande. Tout le monde chante, partout, tout le temps. Le cuisinier de notre hôtel passait ses journées à chanter en travaillant.»

Limousine, Siam Roads, Ekler’o’Shock.

Vieux griot


Pour Limousine - groupe instrumental par excellence - c’est alors une révélation : «Sur l’album, pour la première fois dans notre discographie, nous avons convié un chanteur, un vieux griot local. Il nous a rejoints la dernière heure du dernier jour d’enregistrement, après un mois d’immersion, probablement parce qu’il ne nous respectait pas suffisamment avant ! Il a enregistré une prise, une seule, d’une perfection incroyable. Cela nous a donné envie de renouveler l’expérience
Laurent et Frédéric en sont intimement convaincus : loin d’être idéales, les conditions d’enregistrement - dans un tout petit studio d’à peine 15 m² - sont précisément ce qui fait, au final, tout le charme de leur album. « On a passé un mois entier à travailler quasiment sans interruption, en laissant tourner les bandes toute la journée. C’était très enrichissant comme expérience, de jouer tous ensemble plutôt que dans des cabines séparées. Le matériel d’enregistrement était sommaire - uniquement ce qu’on avait pu transporter dans nos bagages. Mais on avait du temps… Alors, en creusant, on a fini par trouver un son. »

— Hannelore Guittet

Voyage Le 26 Juin 2014 par Hannelore Guittet