La mémoire en héritage

Eléonore Biezunski  ©Louise Briand

Éprise de musique yiddish, la chanteuse et violoniste Éléonore Biezunski a puisé dans les archives sonores de Ruth Rubin pour bâtir l’album Yerushe (héritage), attendu début 2016.

D’où te vient cette passion pour la musique yiddish ?

J’ai toujours entendu des chansons yiddish chez moi. Ma mère et ma grand-mère chantaient beaucoup ; j’ai baigné dans cette culture. A cinq ans, j’ai abordé la musique par le violon, et j'adorais ça. Gamine, je chantais tout le temps.
A l'adolescence, je suis allée au conservatoire ;  j’ai fait un peu d’orchestre, mais le cadre scolaire et le cérémonial des examens me rebutait complètement. Je n’en comprenais pas l’intérêt. Il fallait que je trouve une autre voie. À cette époque, des stages de musique Klezmer débutaient à la Maison de la culture yiddish avec des musiciens exceptionnels comme David Krakauer, des membres des Klezmatics. Je m’y suis tout de suite sentie chez moi.
A vingt et un an, j’ai cofondé les Shtetl Stompers, et assez vite les gars du groupe m’ont poussée à chanter. C’était un rêve enfoui. J’avais fait beaucoup de théâtre ;  j’ai donc commencé à chanter comme ça, directement sur scène, avant de travailler véritablement le chant par la suite. J’ai ensuite monté un autre groupe en 2010 - les Shpilkes - et de fil en aiguille je n’ai plus quitté la scène !

Cette passion s’est prolongée au-delà de la musique, puisque tu rédiges une thèse sur les territoires contemporains de la chanson yiddish…

Dans la culture yiddish, beaucoup de gens sont acteurs sur les deux tableaux : musiciens et chercheurs, à la reconquête d’un patrimoine ; des chercheurs de perles en fait ! C’est un parcours logique. Alors que j’étais en licence de géographie, mes parents ont déménagé à New York. Un étudiant de master travaillait sur la capoeira à Rio, ce qui m’a donné l’idée de faire mon master sur les chansons yiddish qui parlaient de New York. J’ai fait beaucoup d’allers-retours là-bas, où j’ai continué de me former en tant que musicienne.
J’ai notamment fait un stage de chansons yiddish avec Lorin Sklamberg. Il m’a introduite aux archives de Ruth Rubin qui sont une mine incroyable de trésors de cette culture populaire enregistrés dans les années cinquante. De cette découverte est né le projet d’album Yerushe, qui signifie « héritage » en yiddish.

Comment ces archives sonores ont-elles été collectées ?

Ruth Rubin fait figure de  pionnière aux USA à une époque où les « folkloristes », comme Alan Lomax par exemple, se passionnaient plutôt pour le folk américain ou d’autres minorités ; mais personne ne s’intéressait alors au yiddish. C’était une glaneuse de sons : elle les  cherchait auprès d’immigrés qui arrivaient d’Europe, réunissait des groupes ou des individus et les faisait chanter. Elle a elle-même enregistré quelques disques et publié en 1978 une thèse sur la chanson yiddish qui demeurait encore récemment la seule monographie sur le sujet.

Comment s’est fait le choix des chansons pour l’album ?

Ce sont des coups de cœur. Ces chansons sont une sorte de voyage dans le temps, à travers une voix individuelle qui parle souvent à la première personne. Ce rapport très immédiat à la parole, qui peut se transposer aujourd’hui par la dimension toujours actuelle des sujets évoqués, m’a toujours touchée.
Il y a beaucoup de chansons de femmes, mais également une chanson de voleur, une autre d’un homme trompé, et enfin des chansons révolutionnaires et de résistance ; des chansons populaires, qui parlent de misère avec beaucoup de dignité et d’humour.
Enfin, la partie instrumentale provient de collectes d’avant-guerre - en Europe de l'Est -, notamment celle de Moishe Beregovski enregistrée sur des rouleaux de cire dans les années vingt et trente. Cette collection avait longtemps été perdue au fin fond d’une bibliothèque à Kiev, et n’a été redécouverte que dans les années quatre-vingts. C’est également, avec la collection Ruth Rubin, une source importante d’archives.
Nous réunissons actuellement des fonds via une campagne de crowdfunding sur Indiegogo et enregistrons en studio début 2016. L’album sera édité par le label de l’Institut européen des musiques juives.

— Hannelore Guittet

En concert :

Eléonore Biezunski sera en concert au théâtre Adyar le dimanche 8 novembre à 17h30, et au Café culturel Les Trois Arts le samedi 28 novembre à 21h.

Crédit Photo :

©Louise Briand

Interview Le 3 Novembre 2015 par Hannelore Guittet